La COP21, qui s’est achevĂ©e le 11 dĂ©cembre 2015 Ă  Paris, a permis d’attirer l’attention sur l’imminence de certaines urgences climatiques comme la montĂ©e du niveau des ocĂ©ans. C’est afin que son « pays ne soit pas submergĂ© par la montĂ©e des eaux », que le prĂ©sident des ĂŽles Marshall y a lancĂ© un appel Ă  l’aide[1]. Qu’il s’agisse des deltas ou des terres submersibles, la situation est prĂ©occupante, voire mĂŞme critique pour certains États insulaires du Pacifique.

La montée des eaux : processus irréversible

Des récentes études de la NASA prévoient une augmentation de plus d’un mètre du niveau des océans d’ici à 2100[2], alors qu’au cours du siècle dernier celui-ci s’est élevé d’environ 20 centimètres[3].  Lié à la hausse de la température mondiale[4], ce phénomène croît « de manière plus importante et rapide qu’anticipée » [5], notamment à cause de la libération d’icebergs et d’une rapide fonte des glaciers,  comme le souligne le glaciologue Éric Rignot[6].

La prise de conscience de la communauté internationale a été tardive, et les premières initiatives n’ont été prises qu’au début des années 1990[7]. À travers l’organisation de sommets internationaux, des efforts ont pu être consentis. En 1997, les signataires du protocole de Kyoto[8] s’engageaient à réduire de 5,8% leurs émissions de gaz à effet de serre (GES). Même si tous n’ont pas respecté leurs engagements, cet accord marquait le début d’une volonté d’agir contre le réchauffement climatique.

En parallèle, l’opinion publique a été largement sensibilisée par les travaux nobélisés du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC)[9]. Cependant, sous peine d’entrave au développement économique, il est encore difficile d’imposer des contraintes législatives internationales. Les pays en développement ne veulent pas composer avec des obligations normatives susceptibles de ralentir leur croissance, et souhaitent surtout voir les pays développés prendre en charge une part plus conséquente de l’effort. À l’exception notable de l’Union Européenne, chacun préfère gérer seul le problème. Or, les démarches engagées sont loin d’être suffisantes[10].

Quelques pays ont toutefois pris des décisions à la mesure de la situation. Aujourd’hui, la totalité de la production électrique du Costa Rica est issue de sources d’énergie renouvelables. En Suède, des quartiers ont été entièrement transformés en des lotissements durables à faible empreinte carbone. Des politiques performantes ont été mises en place concernant l’énergie, l’eau, les transports en commun et l’absence de circulation automobile[11].

Les pays les plus polluants devraient aller, eux aussi, plus loin dans leur transition énergétique, notamment par la prise de décisions en faveur d’un changement de modèle de consommation moins gourmand en énergie fossile.  La plupart ne semble pourtant pas déterminée à changer de modèle, se refusant à prendre des décisions politiques audacieuses et surtout onéreuses. La Chine ne diminuera pas ses émissions de gaz à effet de serre avant 2030[12], et les États-Unis sont le leader mondial de la production d’hydrocarbures non-conventionnels. Tant que des pays moteurs de la croissance mondiale ne prendront pas de réelles dispositions, toutes les entreprises de la communauté internationale resteront vaines.

Source: NASA

Carte de l’Ă©lĂ©vation du niveau des eaux de 6 mètres (en rouge)

Quel futur pour les nations insulaires du Pacifique ?

Du Pacifique avec les Kiribati ou le Vanuatu à la Caraïbe avec l’île panaméenne de Gartí Sugdup, en passant par l’océan Indien avec les Maldives, les territoires insulaires au relief peu élevé sont vulnérables face à l’érosion et à la submersion des littoraux. Les zones urbaines, qui y regroupent souvent la majorité de la population, sont bâties sur des terrains ne dépassant guère les dix mètres d’altitude, renforçant ainsi leurs vulnérabilités face à des risques multiples. Les eaux ont déjà englouti deux îlots des Kiribati et entrainé l’évacuation de dizaines d’autres dans le Pacifique et les Caraïbes. Le dirigeant kiribatien Anote Tong regrette l’absence de politiques efficaces car « quoi que décident maintenant les États-Unis ou la Chine, la disparition de Kiribati, du Tuvalu, des îles Marshall et des Maldives paraît inévitable »[13].

Comme toute la superficie de ces États est phagocytée par l’eau, leur submersion quasi inévitable soulève avant tout la question du futur de ces populations. En 2014, les Îles Kiribati ont signé un chèque de 9,3 millions de dollars pour racheter 20 km² de terre sur une île fidjienne. Ces terres doivent d’abord servir à contrebalancer les carences agricoles du pays causées par la salinisation des sols, conséquence directe de la montée des eaux. Si l’exode devient « absolument nécessaire »[14], elles devraient alors accueillir la population kiribatienne[15]. Mais les autorités fidjiennes ne laisseront sûrement pas une entité politique étrangère administrer souverainement une partie de son territoire.

L’exil semble donc ĂŞtre Ă  la fois un espoir vain de garantir la survie du pays et un moyen dĂ©sespĂ©rĂ© d’attirer l’attention de la communautĂ© internationale. Au-delĂ  de sa faisabilitĂ©, un exil forcĂ© pourrait de surcroĂ®t altĂ©rer les croyances de certains peuples, car dans les sociĂ©tĂ©s mĂ©lanĂ©sienne, micronĂ©sienne ou bien polynĂ©sienne, « l’identitĂ© est fondĂ©e sur un lien particulier Ă  la terre »[16]. La terre, et le lien entretenu avec elle, dĂ©finissent l’homme et sa place dans la sociĂ©tĂ©, c’est en partie pourquoi la migration n’est pas la seule des solutions envisagĂ©es. Afin de conserver leur indĂ©pendance, les pays du Forum des Ă®les du Pacifique[17] souhaitent crĂ©er des Ă®les artificielles sur le modèle des immenses plateformes pĂ©trolières[18]. Anote Tong concède que cette idĂ©e « ressemble Ă  de la science-fiction […] mais nous envisageons tout parce que nous sommes Ă  court d’options […] Il ne s’agit plus de s’adapter Ă  un environnement changeant mais de survivre ». NĂ©anmoins, le coĂ»t prohibitif de ces installations, estimĂ© Ă  2 milliards de dollars, complique leur rĂ©alisation. Sans une aide substantielle de la communautĂ© internationale, ces projets ne verront probablement pas le jour.

Enfin, d’autres solutions tendent vers la préservation du territoire en l’état. Des idées novatrices sont développées en ce sens comme de nouvelles générations de digues. Elles devront stopper l’avancée des eaux, tout en filtrant le sable afin d’éviter l’érosion des plages[19]. La réimplantation ou le renforcement de barrières de corail est une autre alternative, puisque c’est un rempart naturel face à l’océan. Ce renforcement est une solution doublement bénéfique. En plus de protéger les îles, cette initiative renforce un écosystème fragile, abritant une grande biodiversité aujourd’hui menacée par le réchauffement climatique. Cependant, si le niveau de l’eau vient à augmenter de manière trop significative, cette solution ne fera que ralentir le processus.

Que deviennent les réfugiés climatiques ?

Que cela soit à court ou à long terme, le million de personnes directement concerné par la montée des eaux dans le Pacifique viendra nourrir le nombre de réfugiés climatiques qui n’a de cesse de croître. Pourtant, il n’existe encore aucune norme juridique internationale qui définisse le statut de réfugié climatique. L’absence d’un cadre juridique adéquat accroît la précarité de ces populations. Avec l’impossibilité d’être accueillies comme réfugiés dans des pays hôtes, et l’absence d’initiatives des pays voisins pour leur venir en aide, elles risquent d’être en situation irrégulière dans tous les pays où elles iront se réfugier.

Les premiers cas commencent Ă  apparaĂ®tre. En novembre 2014, après quatre ans de procĂ©dure, les autoritĂ©s judiciaires nĂ©ozĂ©landaises ont refusĂ© d’accorder une extension de droit de sĂ©jour Ă  Ioane Teitiota et sa famille, originaire des Ă®les Kiribati. Cet homme a rejoint la Nouvelle-ZĂ©lande en 2008 pour fuir « la maladie et la violence »[20]. Rejoint par sa femme avec qui il a eu trois enfants sur le sol kiwi, ils se sont vus retirĂ©s leurs visas en 2010, sans pourtant « avoir commis aucune faute »[21], et les autoritĂ©s leur ont demandĂ© de rentrer dans leur pays d’origine.  Ioane Teitiota et sa famille n’ont pas pu prĂ©tendre au statut de rĂ©fugiĂ© selon les critères dĂ©finis par l’ONU, car ils n’Ă©taient pas menacĂ©s de persĂ©cution dans leur pays natal[22]. Le Premier Ministre nĂ©ozĂ©landais, John Key, rĂ©sume l’affaire de manière laconique : « A mes yeux, il n’est pas un rĂ©fugiĂ©, mais quelqu’un qui a dĂ©passĂ© sa durĂ©e de sĂ©jour autorisĂ©e ». La Nouvelle-ZĂ©lande et l’Australie sont rĂ©ticentes Ă  la reconnaissance d’un statut particulier car une telle dĂ©cision conduirait au dĂ©pĂ´t de nombreuses demandes. Avec leurs politiques d’immigration sĂ©vères, les autoritĂ©s ne souhaitent pas voir dĂ©ferler une vague de rĂ©fugiĂ©s climatiques sur leur territoire. Le problème est pourtant appelĂ© Ă  devenir critique. Il sera impossible de faire l’impasse, d’autant plus pour des pays comme la Nouvelle-ZĂ©lande et l’Australie, moteurs politiques et Ă©conomiques de la zone ocĂ©anique. Il leur faudra par ailleurs reconnaitre leur rĂ´le prĂ©pondĂ©rant dans le rĂ©chauffement climatique. L’ouverture du dĂ©bat, et un travail collĂ©gial sur le statut de rĂ©fugiĂ© climatique pourraient ĂŞtre un premier pas en ce sens.

Critique ou imminente pour l’ensemble des nations insulaires, l’urgence dans le Pacifique permet d’attirer l’attention sur le problème de la montée des eaux. Face à l’immobilisme de la communauté internationale, les solutions envisagées ont toutes des inconvénients majeurs. Pourtant, Enele Sopoaga, Premier Ministre du Tuvalu, met en lumière que les nations insulaires du Pacifique ne sont que les premières victimes d’un phénomène global, et que « si l’on ne parvient pas à sauver les îles, on ne sauvera pas la planète » [23].

[1] http://www.francetvinfo.fr/meteo/climat/cop21/cop21-les-discours-des-chefs-d-etat_1199707.html

[2] http://www.livescience.com/51990-sea-level-rise-unknowns.html.

[3] http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/dosclim1/biblio/pigb19/03_montee.htm.

[4] La hausse de la température mondiale entraine une augmentation de la température des océans. Cette dernière s’est réchauffée de 0.6 degré depuis 1960. Cette donnée monte à 3 degrés pour les zones maritimes arctiques.

[5] « Ice sheets are contributing to sea level rise sooner, and more than anticipated ».

[6] Université de Californie, NASA.

[7] Les premières mises en gardes relatives au danger du réchauffement climatique commencent dans les années 1970 avec le club de Rome et la Conférence de Stockholm de 1972. Mais ce n’est qu’en 1988, avec la création du GIEC, sous l’égide des Nations Unies, que la prise de conscience devient internationale. Dès lors, les actions de la communauté internationale vont se multiplier, avec la conférence de Rio en 1992 et le Protocole de Kyoto en 1997. Mais les décisions prises sont rarement contraignantes pour les Etats, et les effets de cette prise de conscience se font encore attendre.

[8] Le protocole de Kyoto est un accord international visant à la réduction des émissions de gaz à effet de serre et s’ajoutant à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques.

[9] Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’Ă©volution du climat est un organisme intergouvernemental appartenant Ă  l’ONU, crĂ©e en 1988, qui a pour mission d’évaluer les risques liĂ©s au rĂ©chauffement climatique.

[10] http://www.rpfrance.eu/les-politiques-environnementale-et#Fonctionnement-actuel

[11] http://gazettedugeographe.over-blog.fr/article-la-suede-un-modele-de-durabilite-70140850.html

[12] http://www.humanite.fr/toujours-plus-de-gaz-effet-de-serre-jusquen-2030-592019

[13] http://www.wedemain.fr/Montee-des-eaux-un-archipel-s-expatrie-pour-ne-pas-etre-submerge_a554.html

[14] http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/06/14/face-a-l-elevation-du-pacifique-kiribati-achete-20km2-de-terre-refuge-aux-fidji_4438266_3244.html

[15] Plus de 10 000 personnes.

[16] Préambule des Accords de Nouméa du 5 mai 1998

[17] Organisation politique internationale de coopĂ©ration rĂ©gionale, crĂ©Ă©e en 1971 qui rĂ©unit les 16 pays indĂ©pendants de l’OcĂ©anie. Son siège est Ă  Suva, aux Fidji.

[18] http://ecologie.blog.lemonde.fr/2011/09/13/des-iles-artificielles-pour-contrer-la-montee-des-eaux/

[19] http://www.radioaustralia.net.au/french/2015-10-29/d%C3%A9cryptage-des-digues-contre-loc%C3%A9an-une-fausse-bonne-solution/1509112

[20] http://www.terraeco.net/Ioane-Teitiota-37-ans-premier,51717.html

[21] Ibidem.

[22] https://francais.rt.com/international/7321-nouvelle-zelande-refuse-premier-refugie-climatique-planete

[23] Propos recueillis par l’AFP, en juillet 2014 lors du 45e Forum des îles du Pacifique qui se tenait à Koror, aux Palaos.

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