Mer de Chine

La Chine, forte de son nouveau statut de super-puissance, veut Ă©tendre sa sphère d’influence sur les mers de Chine orientale et mĂ©ridionale. ConsidĂ©rĂ©es comme des mers intĂ©rieures par PĂ©kin, elles sont un enjeu stratĂ©gique majeur que la Chine compte bien dĂ©fendre. Il devient de plus en plus difficile – notamment pour les États-Unis – d’empĂŞcher la Chine de vouloir sĂ©curiser cette zone dĂ©terminante pour son Ă©conomie. Dès lors, se dirige-t-on vers une possible confrontation militaire ?

De nombreuses rivalités régionales

La mer de Chine fait partie des grands axes mondiaux de transport maritime. Le détroit de Malacca est un point crucial pour la Chine : 80 % de ses importations énergétiques passent dans ce goulet hautement stratégique. Pékin ne peut se permettre de ne pas contrôler cette zone vitale.

Or, il s’avère que la mer de Chine est parsemĂ©e de centaines d’Ă®lots dont les pays de la rĂ©gion se disputent la souverainetĂ©. Le Vietnam en contrĂ´le actuellement 48, les Philippines huit, la Malaisie cinq et TaĂŻwan une. Mais la Chine a la main sur plus d’îlots que tous ces pays rĂ©unis et y est surtout beaucoup plus active.

Les Ă®les Paracels sont occupĂ©es par la Chine qui, depuis 2012, y a implantĂ© une base militaire pour renforcer sa prĂ©sence. En 1974, elle avait envahie la moitiĂ© de l’archipel alors sous autoritĂ© vietnamienne. Aujourd’hui, HanoĂŻ conteste toujours cette occupation chinoise. Le rĂ©cif de Scarborough est Ă©galement source de tensions diplomatiques entre la Chine et les Philippines. Plus proches de TaĂŻwan, les Ă®les Pratas administrĂ©es par cette dernière et les Ă®les Senkaku du Japon sont Ă©galement revendiquĂ©es par la Chine.

Enfin, les Ă®les Spratleys – archipel se situant en plein milieu de la route maritime reliant le dĂ©troit de Malacca aux grands ports chinois – sont convoitĂ©es par tous les pays de la rĂ©gion. Leur sous-sol abriterait d’importants gisements de pĂ©trole et de gaz ainsi que d’Ă©normes rĂ©serves halieutiques.

Ainsi, depuis les annĂ©es 1970, les conflits n’ont jamais rĂ©ellement cessĂ©, allant de l’affrontement armĂ© comme en 1974 entre la Chine et le Vietnam aux simples accrochages diplomatiques. Tous les pays bordant la mer de Chine ont essayĂ© au fil des annĂ©es d’asseoir leur souverainetĂ© sur chaque petit Ă®lot de la rĂ©gion. Mais, hormis le Japon menĂ© par un gouvernement conservateur dĂ©laissant petit Ă  petit la politique pacifique issue de la Seconde Guerre mondiale, les autres pays que sont les Philippines, la Malaisie, le Vietnam ou Brunei ne paraissent guère pouvoir s’opposer au gĂ©ant chinois.

Il manque pourtant dans cette Ă©quation l’un des principaux acteurs : les États-Unis. Ces derniers sont implantĂ©s dans la rĂ©gion via de multiples bases militaires au Japon, en CorĂ©e du sud, Ă  Singapour ou sur l’île de Guam et ont toujours proclamĂ© la libertĂ© de circulation navale comme un principe intangible de leur politique Ă©trangère. Les États-Unis comme « puissance du Pacifique » est une constance depuis la première intervention de Perry dans la baie de Tokyo en 1853 pour ouvrir le Japon au commerce mondial. À ce titre, le discours du 5 janvier 2012 d’Obama concernant le pivot des États-Unis vers le Pacifique, doit ĂŞtre davantage perçu comme un Ă©lĂ©ment de continuitĂ© que de rupture.

Mer de Chine D.R-L.P-N.S

Le point de tension sino-américain

Les relations sino-amĂ©ricaines se sont dĂ©jĂ  crispĂ©es Ă  de nombreuses reprises en mer de Chine, notamment entre 1996 et 2001. En 1996, l’armĂ©e chinoise s’Ă©tait essayĂ©e Ă  des exercices militaires et des tirs de missiles au large de TaĂŻwan en pleine campagne prĂ©sidentielle. Ceux-ci furent clairement interprĂ©tĂ©s comme une façon de faire pression sur l’Ă©lectorat taĂŻwanais dans une pĂ©riode oĂą un rapprochement diplomatique s’Ă©tait effectué entre Washington et Taipei. AussitĂ´t deux porte-avions de la marine amĂ©ricaine s’Ă©tait redĂ©ployĂ© dans la rĂ©gion et eurent pour effet de stopper la dĂ©monstration de force de la RĂ©publique populaire de Chine. De mĂŞme, le 1er avril 2001, un avion de reconnaissance amĂ©ricain rentra en collision avec un jet chinois et dut atterrir en urgence sur l’Ă®le d’Hainan. L’Ă©quipage de l’avion amĂ©ricain fut alors retenu une dizaine de jours avant d’être libĂ©rĂ©.

Plus rĂ©cemment, l’Ă©picentre de la confrontation sino-amĂ©ricaine s’est dĂ©placĂ© de TaĂŻwan aux Ă®les Spratleys oĂą le commandant de la flotte amĂ©ricaine dans le Pacifique accuse les chinois de crĂ©er « une grande muraille de sable ». Tous les pays de la rĂ©gion crĂ©ent des avants postes sur ces Ă®lots inhabitĂ©s et utilisent la mĂ©thode du fait accompli pour mettre en avant leur souverainetĂ©. Le Vietnam essaye ainsi de dĂ©velopper le tourisme sur les Ă®les de l’archipel qu’il a en sa possession.

En mai 2015, les États-Unis se sont inquiĂ©tĂ©s fortement des travaux de remblayage de la Chine dans l’archipel des Spratley. Cette dernière transformait de simples Ă®lots rocheux en vĂ©ritables Ă®les, le but de cette opĂ©ration Ă©tant d’asseoir sa souverainetĂ© et de prĂ©tendre à de nouvelles zones Ă©conomiques exclusives. La mise en place de pistes d’atterrissage et de pièces d’artillerie poussa le dĂ©partement amĂ©ricain de la DĂ©fense Ă  demander au gouvernement chinois l’arrĂŞt des travaux. Le 28 octobre 2015, la marine amĂ©ricaine envoya un navire Ă  moins de 12 milles (22,2 km) de ces Ă®lots artificiels afin de rĂ©affirmer sa libertĂ© de navigation et de nier toute prĂ©tention territoriale chinoise envers ces terres. Il existe un flou au niveau du droit international public quant aux Ă®lots artificiels et les éventuels droits maritimes qu’ils pourraient produire. Ainsi les Philippines ont dĂ©posĂ© un mĂ©moire Ă  la Cour international de justice pour qu’elle se positionne sur cette question. La dĂ©cision sera rendue dĂ©but 2016.

Entre G2 et confrontation

MalgrĂ© le retournement sĂ©mantique de l’administration amĂ©ricaine ne parlant plus de « pivot » mais de « rĂ©Ă©quilibrage » vers le Pacifique, la politique amĂ©ricaine ressemble Ă  s’y mĂ©prendre Ă  un endiguement de la Chine. En octobre 2014, le DĂ©partement d’État amĂ©ricain dĂ©cida de lever partiellement son embargo sur les armes en direction du Vietnam et signa la mĂŞme annĂ©e un nouvel accord de coopĂ©ration militaire avec les Philippines. Parallèlement, le soutien inconditionnel Ă  TaĂŻwan depuis la crise de 1996 n’a jamais faibli.

Il est d’ailleurs surprenant de voir comment la grande majoritĂ© des mĂ©dias occidentaux occultent cet activisme amĂ©ricain pour ne pointer du doigt que la nouvelle politique expansionniste chinoise. Ă€ l’heure du dĂ©gel des relations entre Cuba et les États-Unis, il est de bon ton pour les États-Unis de jeter l’opprobre sur une Chine qui voudrait sĂ©curiser sa sphère d’influence en mer de Chine comme le firent naguère les États-Unis sur la mer des CaraĂŻbes et le golfe du Mexique.

Pourtant, si un accrochage militaire comme en 2001 n’est jamais exclu, la possibilitĂ© d’une rĂ©elle confrontation est peu probable. Quelques experts de l’armĂ©e insistent sur la faible qualitĂ© des troupes chinoises et leur manque d’expĂ©rience pour prĂ©dire de possibles dĂ©rapages (cette armĂ©e ne s’est jamais battue depuis sa brève incursion au Vietnam en 1979). Du cĂ´tĂ© amĂ©ricain comme du cĂ´tĂ© chinois, aucun n’a intĂ©rĂŞt Ă  une escalade du conflit. La puissance militaire amĂ©ricaine est sans aucune mesure avec celle de la Chine, son budget militaire est quatre fois supĂ©rieur. MĂŞme si PĂ©kin produit de nombreux avions intercepteurs et est Ă©quipĂ© d’une dĂ©fense anti-aĂ©rienne très sophistiquĂ©e, elle n’Ă©gale en rien la puissance militaire amĂ©ricaine. Elle ne possède actuellement qu’un vieux porte avion d’origine russe et trois sous-marins nuclĂ©aires.

Les tensions actuelles entre Washington et PĂ©kin en mer de Chine ne sont donc pas nouvelles et participent de l’Ă©dification d’un Ă©quilibre stratĂ©gique entre deux puissances considĂ©rant cette rĂ©gion comme une zone d’influence de premier ordre. Mais la situation actuelle est amenĂ©e Ă  Ă©voluer en faveur de la Chine. Son taux de croissance supĂ©rieur Ă  celui des États-Unis lui permettra de rĂ©duire l’avance militaire. En outre, elle possède l’avantage d’Ă©voluer dans sa sphère d’influence, Ă  l’inverse de la flotte amĂ©ricaine qui malgrĂ© ces multiples bases en Asie reste très Ă©loignĂ©e de sa mĂ©tropole.

Pourtant, cet hypothĂ©tique passement de tĂ©moin pour le contrĂ´le de la rĂ©gion, s’il parait irrĂ©versible, ne sera aucunement le symbole d’un changement de leadership au niveau mondial. Cette Ă©volution est plutĂ´t Ă  percevoir comme l’Ă©rosion d’une hyperpuissance amĂ©ricaine redevenue « puissance parmi d’autres« . Petit Ă  petit, nous entrons dans un monde apolaire cher Ă  Bertrand Badie.

En effet, la notion de polaritĂ© issue de la Guerre froide que d’aucuns voudraient rĂ©chauffer à la sauce chinoise n’a plus notion d’ĂŞtre (d’ailleurs la Chine ne peut se targuer d’avoir de nombreux alliĂ©s en mer de Chine). La confrontation entre les États-Unis et la Chine n’est ni totale, ni idĂ©ologique. En octobre 2015, le jour oĂą un navire amĂ©ricain naviguait au large d’un Ă®lot artificiel chinois et crĂ©ait un incident diplomatique, la France effectuait des exercices navals avec cette dernière pour prĂ©venir tout accident dans la rĂ©gion. Des navires australiens devaient pratiquer des opĂ©rations similaires deux semaines plus tard. Nous sommes loin des tensions idĂ©ologiques de la Guerre froide ou d’une hypothĂ©tique confrontation armĂ©e. La Chine veut assez logiquement sĂ©curiser sa sphère d’influence au fur et Ă  mesure que sa puissance augmente, mais n’a pas pour autant de vues expansionnistes.

La confrontation sino-amĂ©ricaine est partielle, fragmentĂ©e et n’empĂŞche aucunement la coopĂ©ration entre les deux pays. Ainsi, les multiples tensions au niveau stratĂ©gique, commercial ou ayant attrait Ă  la cybersĂ©curitĂ©, n’empĂŞchent pas les visites d’État respectives. Washington et PĂ©kin sont bien conscients de l’importance des liens qui les unissent et ceux-ci prennent le pas sur les discordances. La complĂ©mentaritĂ© Ă©conomique et financière des deux pays est très forte. Les États-Unis sont le premier client commercial de la Chine, comptant pour presque 17 % de ses exportations. Parallèlement, la Chine dĂ©tient environ 1200 milliards de dollars de bons du TrĂ©sor amĂ©ricain, ce qui en fait l’un des premiers crĂ©anciers des États-Unis derrière la RĂ©serve fĂ©dĂ©rale amĂ©ricaine (FED).

Les multiples facettes de la relation entre les deux pays empĂŞchent tout analyse manichĂ©enne et simpliste. Dans son dernier livre blanc, la Chine assume sa volonté d’Ă©tendre son contrĂ´le des eaux territoriales Ă  la haute-mer, mais affirme en mĂŞme temps vouloir amĂ©liorer la coopĂ©ration sino-amĂ©ricaine en matière de dĂ©fense. Certains crieront Ă  l’hypocrisie, d’autres y verront le signe d’un système international de plus en plus complexe.

Sources

1 ENS Lyon, « ArmĂ©e, armements et stratĂ©gies en Chine », http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/armee-armements-et-strategies, 26 fĂ©vrier 2013.
2 Ougon F., in Le monde, « La Chine va installer une garnison aux Paracel », 23 juillet 2012.
3 La Grange A., in Le figaro, « La mer de Chine, théâtre d’une nouvelle guerre du gaz », 11 mai 2012.
4 « TaĂŻwan Strait 21 July 1995 to 23 March 1996 », globalsecurity.org/military/ops/taiwan_strait.html.
5 « PĂ©kin construit une «grande muraille de sable» en Mer de Chine », in Le Figaro, 13 avril 2015.
6 Boudreau J., Ngoc Pham D., in Bloomberg Business, « Vietnam Opens Spratlys to Tourism Amid Sea Dispute With China », 4 juin 2015.
7 Rosenberg M., in New york Times, « China Deployed Artillery on Disputed Island, U.S. Says », 29 mai 2015.
8 Bussard S., in Le Temps, « Washington provoque PĂ©kin pour rĂ©affirmer le principe de libertĂ© de navigation », 27 octobre 2015.
9 Clemenceau F., in Le journal du dimanche, « La nouvelle muraille de Chine », 31 mai 2015.
10 « Fact Sheet : United-States-Philippines Bilateral Relations », in US politics today, 28 avril 2014.
11 « US Eases Arms Embargo Against Vietnam For Maritime Security », in Voice of america, 2 octobre 2014.
12 Koller F., in Le Temps, « Quand la Chine dominera les mers », 28 mai 2015.
13 Boniface P. (sous la direction de), « L’annĂ©e stratĂ©gique 2016 », Armand Colin.
14 Zufferey N., in GĂ©opolitis, « Chine – Etats-Unis: vers une nouvelle guerre du Pacifique? », 13 novembre 2012.
15 Badie B., « La diplomatie de connivence », Paris, La DĂ©couverte/Poche, 2013, p.14.
16 Rajagopalan M., Shalal A., in Reuters, « U.S., Chinese navy chiefs to discuss South China Sea on Thursday », 29 octobre 2015.
17 Boniface P., ibid.
18 « Comment le Japon est redevenu premier crĂ©ancier des Etats-Unis », in La tribune, 16 avril 2015.
19 « Livre blanc : la Chine continuera de favoriser un nouveau modèle de relations militaires avec les Etats-Unis », http://french.xinhuanet.com, 26 mai 2015.