Lors des attentats du 13 novembre à Paris, les terroristes ont déclaré agir en réponse à la participation française dans la coalition militaire internationale en Irak et en Syrie, établissant ainsi un lien direct entre leurs actes et les frappes françaises. À partir de là, il est intéressant et nécessaire de pouvoir analyser finement et avec recul la politique étrangère française dans la région.
Les critiques sont récurrentes. En septembre 2014, Dominique de Villepin s’était déjà prononcé contre une intervention française au sein de la coalition menée par les États-Unis[i]. À l’inverse,  Bruno Le Maire, soulignait juste après les attentats que « 10 mois » avaient été « perdus » et réclamait l’envoi de troupes au sol[ii].
Loin de tout raccourci simplificateur, nous allons voir que l’intervention française dans ces deux pays a fortement évolué en fonction des intérêts stratégiques de la France et des contextes locaux, régionaux ou internationaux.

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Les prémices de l’intervention française

En 2013, avant même sa contribution militaire au sein de la coalition, la France a déjà pris part au conflit en Syrie en fournissant de manière discrète une aide matérielle à l’Armée syrienne libre[iii]. L’ASL est alors la principale opposition au pouvoir en place et est perçue comme la digne représentante des mouvements démocratiques issus du Printemps arabe.  L’objectif de Paris n’est pas encore de combattre Daesh, mais bien de faire tomber le régime de Bachar el-Assad.
Les raisons stratégiques de cette première intervention  sont multiples : d’une part, isoler l’Iran en faisant tomber son principal allié dans la région, d’autre part, contenter des alliés sunnites dont la diplomatie s’est grandement rapprochée depuis le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Ainsi, selon certains experts, la mise en place d’un gouvernement sunnite à Damas sécuriserait l’approvisionnement du gaz qatari et arrangerait ainsi la France[iv]. En effet, la situation géographique de la Syrie en fait un carrefour primordial en matière de transit pétrolier et gazier.
Concernant les entreprises nationales dans la région, Total est installé en Syrie depuis 1988 via un consortium avec l’entreprise syrienne Syrian Petroleum Company. Cependant, la part du pétrole syrien dans sa production totale n’est que de 1 % en 2010. D’autres transnationales comme Alstom sont déjà présentes dans les transports syriens et lorgnent vers la construction de nouvelles raffineries ou centrales électriques[v].
Pour autant, ces différents investissements sont à relativiser et ne peuvent être vus comme des intérêts stratégiques majeurs pour la France[vi]. Pour preuve, depuis le début de la guerre civile syrienne, la France n’est finalement jamais intervenue directement contre Bachar el-Assad, même après la découverte de l’utilisation d’armes chimiques.
La France a donc essayé d’influencer le conflit syrien mais uniquement de façon officieuse, cachant à l’opinion publique ses interventions et leurs buts stratégiques. Ceci est d’autant plus compréhensible que les destinataires de cette aide militaire sont difficilement identifiables : assurer l’approvisionnement de matériel aux groupes laïcs modérés et non aux groupes islamistes était complexe sur le terrain. Ainsi, l’armement clandestin des rebelles syrien a été révélé au public seulement le 19 août 2014[vii].

 L’amorce  d’un changement

Le 18 septembre 2014, François Hollande annonce en conférence de presse que la France, sur demande du gouvernement irakien, s’apprête à lancer une campagne aérienne contre Daesh au sein de la coalition arabo-occidentale. Le lendemain, l’opération Chammal est lancée[viii]. Parallèlement à cette intervention aérienne, une aide matérielle et humaine est dispensée aux Kurdes en tant que composante terrestre de la lutte contre l’organisation terroriste[ix]. La France décide d’intervenir militairement en Irak mais – à l’inverse des États-Unis – refuse de frapper la Syrie. La logique du ministère des Affaires étrangères est celle du »ni Daesh, ni Assad ».
Cette opération a été en premier lieu présentée comme une aide au gouvernement irakien. Elle s’appuie sur la résolution 2170 du Conseil de sécurité de l’ONU et a pour objectif de « mettre les éléments de Daesh à la portée des forces armées irakiennes »[x]. Pour le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, la formation d’un État terroriste « dans le voisinage de l’Europe » doit absolument être empêchée[xi].
Dans le mois précédent l’intervention française, trois vidéos montrant la décapitation d’otages ont fait le tour de la planète. Ces images ont eu un impact médiatique énorme et ont traumatisé l’opinion publique qui n’aurait pas compris que l’État puisse rester inactif. Ainsi, d’une politique clandestine dissimulée à la population française, François Hollande est passé à une intervention officielle dictée par la pression de l’opinion publique.  Le 19 septembre 2014, un sondage Odoxa révèle que 61 % des français approuvent l’opération Chammal qui venait de se lancer[xii].
D’aucuns, comme Pascal Boniface, pensent que cette pression de la société civile est la raison première de l’intervention française au sein de la coalition supplantant les intérêts stratégiques et économiques[xiii]. D’autres spécialistes estiment que cette intervention est la conséquence de la volonté du gouvernement de calquer sa politique étrangère au Moyen-Orient sur celle des États-Unis[xiv]. Comme souvent, la réalité doit être un savant mélange de toutes ces causes.
Néanmoins, aussi extrême que puisse être l’organisation Daesh, n’oublions pas qu’il aurait été possible d’entretenir un statu quo en la laissant administrer une partie des territoires syriens et irakiens. Avant le 11 septembre 2001, la communauté internationale avait ainsi accepté que les Talibans dirigent l’Afghanistan.

 Un renversement de situation total

Jusque-là, la France a toujours refusé d’intervenir en Syrie, sous prétexte d’ainsi soutenir de fait Bachar el-Assad. Mais, l’afflux de plus en plus important de migrants vers l’Europe et la progression territoriale de l’organisation terroriste en Syrie ont poussé le président à changer de cap[xv].
En septembre 2015, il décide ainsi de lancer des frappes aériennes sur le sol syrien. Jean-Yves Le Drian justifie cette évolution en affirmant que des combattants étrangers sont formés en Syrie pour venir frapper le territoire français[xvi]. Du point de vue du droit international, la légitime défense mentionnée par l’article 51 de la Charte des Nations unies est invoquée.
Cette évolution est un tournant majeur de la politique de François Hollande qui décrète que la lutte contre Daesh devient l’objectif numéro un, devant la chute du régime alaouite. Paris est contraint de délaisser sa position jusqu’au-boutiste envers le régime de Damas pour pouvoir agir efficacement contre l’organisation du « calife » autoproclamé Abou Bakr d’al Baghdadi. En effet, le gouvernement français ne peut plus se passer d’une des seules armées capables de combattre Daesh au sol.
Pourtant, malgré les grands discours justifiant la nécessité d’une telle intervention militaire, l’armée française n’effectue pas plus de 10 % des bombardements aériens de la coalition[xvii].

Au lendemain des attentats de Paris, cet interventionnisme sporadique et modéré pose question

Toute intervention militaire extérieure est à mettre en perspective avec les éventuelles retombées négatives de celle-ci, notamment en matière d’attentat. Les possibles répercussions sécuritaires d’une telle intervention ont été soulignées par de nombreux experts bien avant 2015[xviii]. En 2014, Pierre Conesa pointait déjà les risques d’une participation française à un conflit sans intérêt stratégique majeur pour Paris[xix]. Il est probable que le gouvernement français a été tiraillé entre la volonté de contenter l’opinion publique et son refus obsessionnel d’aider le régime de Bachar el-Assad.
L’électrochoc du 13 novembre 2015 génère encore une fois une évolution radicale du positionnement français. Il est intéressant de comparer les discours tenus par le gouvernement français avant et après les attentats de Paris. Ce qui a été une politique d’endiguement de Daesh devient une politique d’extermination : « Il ne s’agit donc pas de contenir, mais de détruire cette organisation » annonçait ainsi François Hollande devant le Congrès le 16 novembre 2015[xx].
La rencontre du jeudi 26 novembre 2015 entre le président français et Vladimir Poutine – soutien indéfectible de Bachar el-Assad – inaugure une évolution stratégique nouvelle. Dès le lendemain, Laurent Fabius annonce en effet qu’une coopération avec les forces syriennes « pourrait être envisagée dans le cadre [d’une] transition politique » à Damas[xxi].

[i]    Valerio I., in Le Figaro, « Pour Dominique de Villepin, une intervention en Irak est «absurde et dangereuse» », 12 septembre 2014.
[ii]    « Après les attentats à Paris, Sarkozy marque sa différence avec Hollande », in Les Echos, 15 novembre 2015.
[iii]    Hollande F., in Le Monde, « Hollande au « Monde » : les principales annonces », 21 août 2014.
[iv]    Jokar M., in The Huffington Post, « Guerre en Syrie: la géopolitique du conflit », 19 décembre 2012.
[v]    Damgé M., in Le Monde, « Intervention en Syrie : les intérêts économiques ne sont pas absents », 29 aout 2013.
[vi]    Biar K., in The Huffington Post, « Faut-il intervenir en Syrie? 10 points pour comprendre les enjeux du conflit », 8 septembre 2013.
[vii]   « Comment et pourquoi la France a livré des armes aux rebelles en Syrie », in Le Monde, 21 août 2014.
[viii]  Maligorne C., in Le Figaro, « Frappes en Syrie : comment la stratégie de la France a évolué », 27 septembre 2015.
[ix]    Guisnel J., in Le Point, « Frappes contre l’État islamique : pourquoi la France peut peu », 11 septembre 2014.
[x]    « Opération Chammal », www.defense.gouv.fr.
[xi]    Guisnel J., ibid.
[xii]   « Irak : 61% des Français approuvent l’opération «Chammal» », in Le Parisien, 19 septembre 2014.
[xiii]  Boniface P., Conférence à l’IRIS Sup’, 23 novembre 2015.
[xiv]  Pinatel J-B, « L’urgence d’une politique de sécurité cohérente », www.geopolitique-geostrategie.fr, 15 novembre 2015.
[xv]   Pham-Lê J., in L’Express, « Intervention militaire en Syrie: « La France a intérêt à faire attention aux bavures », 7 septembre 2015.
[xvi]  Le Drian J-Y., in Le Monde, « La France attaquera des « centres de formation de combattants étrangers » en Syrie », 18 septembre 2015.
[xvii]  Brisset J-V., Conesa P., in Atlantico, « Intervention française en Irak, chronique d’une catastrophe annoncée (ou l’impossibilité de gagner une guerre sans objectifs ni moyens) », 26 septembre 2014.
[xviii] Pinatel J-B, in Atlantico, « Syrie : pourquoi la France aurait intérêt à comprendre que les intérêts géopolitiques des Etats-Unis ne sont pas toujours les siens », 3 septembre 2013.
[xix]  Brisset J-V., Conesa P., ibid.
[xx]   Hollande F., « Discours du président de la République devant le Parlement réuni en Congrès », www.elysee.fr, 16 novembre 2015.
[xxi]  Fabius L., in France 24, « Syrie : Laurent Fabius envisage une coopération avec Al-Assad pour aider à lutter contre l’EI », 27 novembre 2015.

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