Avec six candidats rĂ©publicains dĂ©clarĂ©s et au moins huit autres potentiels pour l’élection prĂ©sidentielle, des primaires particuliĂšrement conflictuelles semblent se profiler au sein d’un Parti rĂ©publicain en mal de cohĂ©rence idĂ©ologique. Le parti a certes rĂ©ussi Ă  renforcer sa majoritĂ© au CongrĂšs et au sein des exĂ©cutifs et des lĂ©gislatures d’État depuis sa dĂ©faite Ă  la prĂ©sidentielle de 2008 mais il a Ă©tĂ© incapable de reprendre la Maison Blanche en 2012, et ce malgrĂ© l’impopularitĂ© de Barack Obama. En 2010, poussĂ© par la mobilisation du phĂ©nomĂšne nouveau du Tea Party, le Parti rĂ©publicain rĂ©ussit Ă  obtenir la majoritĂ© Ă  la Chambre des ReprĂ©sentants, complĂ©tĂ©e par la majoritĂ© au SĂ©nat en 2014. Suite Ă  l’apparition du Tea Party, nombre de commentateurs politiques s’interrogĂšrent sur l’impact qu’il pourrait avoir sur le Parti rĂ©publicain : allait-il le renforcer, le remplacer, le fragiliser ? Ou annonçait-il plutĂŽt la fin du bipartisme amĂ©ricain ? Le Parti rĂ©publicain perdit des siĂšges en 2012 Ă  cause du radicalisme et de l’incompĂ©tence de certains candidats soutenus par le Tea Party. Le cycle Ă©lectoral de 2014 fut ensuite marquĂ© par une stratĂ©gie offensive de l’establishment du Parti rĂ©publicain contre les candidats soutenus par le Tea Party, obnubilĂ©s par l’idĂ©e de remplacer les modĂ©rĂ©s par des ultraconservateurs. Cinq ans plus tard, le Tea Party n’est plus le sujet fĂ©tiche des mĂ©dias amĂ©ricains.

Pour pouvoir aborder la primaire rĂ©publicaine Ă  venir, il est donc essentiel de revenir sur le mouvement Tea Party. Analyser son histoire, son fonctionnement et ses stratĂ©gies permet de comprendre que le Tea Party n’est peut-ĂȘtre plus, s’il l’a jamais Ă©tĂ©, une force politique capable de remettre en cause le statu quo bipartite. Il est plutĂŽt l’une des expressions de la lutte entre factions conservatrices au sein d’un Parti rĂ©publicain en mal de voix fĂ©dĂ©ratrices.

Manifestation du Tea Party Ă  Washington DC, septembre 2009

Manifestation du Tea Party Ă  Washington DC, septembre 2009

Le Tea Party : new name, old ideas

Le Tea Party (TEA pour Taxed Enough Already) remonte Ă  fĂ©vrier 2009. Il fait appel Ă  un symbole de la guerre d’indĂ©pendance amĂ©ricaine : la Boston Tea Party de 1773, lors de laquelle des citoyens de Boston jetĂšrent Ă  l’eau une cargaison de thĂ© en rĂ©action Ă  une nouvelle taxe imposĂ©e par la Couronne britannique. Ce symbole Ă©tait « un point de ralliement parfait puisqu’[il] signifie l’authentique patriotisme et a un sens viscĂ©ral pour ceux qui pensent que les États-Unis tels qu’ils les connaissaient sont en train de disparaitre »[1]. Si ce symbole Ă©tait puissant, il n’explique pas Ă  lui seul la mobilisation populaire qui s’en suivit. En effet, c’est grĂące Ă  l’appareil mĂ©diatique conservateur que le mouvement se cristallisa et se popularisa. La diffusion et l’amplification de ce message dans la « si bien nommĂ©e ‘chambre d’écho’ des mĂ©dia conservateurs »[2] permit de donner Ă  ce mouvement une dynamique initiale indispensable Ă  tout mouvement politique naissant. En face, une population conservatrice qui pendant longtemps « avait surtout criĂ© devant son Ă©cran de tĂ©lé »[3],  trouva dans le Tea Party un label et un discours auquel s’identifier.

Photo 2 : "Glenn Beck fans - Tea Party protest" by dbking - originally posted to Flickr as _MG_9023. Licensed under CC BY 2.0 via Wikimedia Commons

Fans de Glenn Beck lors d’une manifestation du Tea Party à Washington en septembre 2009

Il y eut donc un double effet qui donna au mouvement une dynamique propre : un appareil mĂ©diatique disposant de moyens de communication importants et une population rĂ©ceptive Ă  ses messages. DĂšs lors que la date du 15 avril 2009, fut fixĂ©e pour l’organisation de la premiĂšre manifestation du Tea Party, les principales personnalitĂ©s mĂ©diatiques du milieu conservateur telles que Glenn Beck, Sean Hannity ou encore Rush Limbaugh n’eurent de cesse de propager le message Ă  leur public. FoxNews commença notamment Ă  couvrir la manifestation dĂšs le dĂ©but du mois de mars (Skocpol et Williamson 2013, 130).

Qui sont ces gens se réclamant du Tea Party ?

Les groupes du Tea Party n’ayant pas toujours de statut officiel, il est difficile d’évaluer l’ampleur populaire rĂ©elle du mouvement. En 2010, 32% de l’électorat soutenait le mouvement, contre 22% en 2013[4]. On comptait environ 200 000 membres actifs en 2011 et il est probable que le chiffre ait largement baissĂ© aujourd’hui[5].

Les membres du Tea Party sont majoritairement des protestants blancs, ĂągĂ©s de 45 ans ou plus[6]. Ils sont gĂ©nĂ©ralement issus de la classe moyenne, « s’en sortent mieux Ă©conomiquement et [sont] mieux Ă©duquĂ©s que la plupart des AmĂ©ricains »[7]. Ils n’ont pas Ă©tĂ© les plus touchĂ©s par la crise Ă©conomique, principalement grĂące au systĂšme de sĂ©curitĂ© sociale et de retraite leur assurant une protection relative contre les alĂ©as Ă©conomiques. Ils furent nĂ©anmoins symboliquement touchĂ©s par la crise Ă©conomique qui dĂ©buta dans le secteur immobilier. Ce dernier Ă©tant considĂ©rĂ© comme un investissement sĂ»r et un symbole de rĂ©ussite, son Ă©croulement a confirmĂ© le sentiment des futurs membres du Tea Party que le travail n’était plus aussi valorisĂ© qu’avant. Il eut donc un effet de dĂ©clic qui fit Ă©cho Ă  la peur d’une AmĂ©rique en dĂ©clin, renforcĂ©e par l’effondrement des grandes banques amĂ©ricaines.

Pour les membres du Tea Party, « le cauchemar du dĂ©clin social est gĂ©nĂ©ralement dĂ©peint avec des teintes culturelles et les mĂ©chants du tableaux sont les groupes sociaux profiteurs, les politiciens libĂ©raux, les professionnels autoritaires, le gouvernement trop large et les mĂ©dias de masse »[8]. Lors d’entretiens avec des membres et des responsables de groupes locaux, j’ai notĂ© la rĂ©currence du thĂšme du rĂ©veil des conservateurs endormis, culpabilisant d’avoir laissĂ© l’AmĂ©rique partir Ă  la dĂ©rive. Chad Inman, prĂ©sident de la ConfĂ©dĂ©ration du Tea Party dans l’Idaho, explique qu’il avait « trouvĂ© qu’un grand nombre de gens en AmĂ©rique, aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, [
]sont rentrĂ©s et se sont endormis politiquement [
]. Maintenant les gens commencent Ă  voir les ramifications de leur torpeur. Ils n’étaient pas vigilants »[9]. C’est la crise Ă©conomique de 2007 et l’élection du premier prĂ©sident noir en 2008 qui les auraient rĂ©veillĂ©s. Ils ne reconnaissaient plus leur pays et aspirent Ă  retrouver un Ăąge d’or d’individualisme et d’indĂ©pendance. Dans leur reprĂ©sentation, le confort Ă©conomique est assurĂ© non par l’activisme social du gouvernement mais par une vie de dur labeur. Voir leurs impĂŽts augmentĂ©s pour financer des programmes sociaux destinĂ©s Ă  des gens qu’ils estiment fiscalement irresponsables leur est inacceptable. En ce sens, leur position politique n’est finalement rien de plus qu’une « version mise Ă  jour d’idĂ©es conservatrices populistes de longue date »[10] .

Le Tea Party, un mouvement populaire ?

DĂšs son apparition, le Tea Party se prĂ©sente comme un mouvement grassroots, c’est-Ă -dire une organisation populaire dĂ©centralisĂ©e. Il faut distinguer les groupes grassroots, populaires et locaux, des groupes astroturf, organisations nationales instrumentalisant les mouvements locaux et dont l’engagement politique prĂ©date le Tea Party.

Grassroots

L’existence de groupes locaux du Tea Party atteste de la dimension grassroots du mouvement. En octobre 2010, le Washington Post recensait 1400 groupes locaux et confirmait l’activitĂ© rĂ©elle de 647 d’entre eux[11]. Les groupes ayant des structures organisationnelles variables et se coordonnant rarement Ă  l’échelle intra ou interĂ©tatique, il est difficile d’évaluer l’ampleur rĂ©elle du mouvement.

Dans l’Idaho, le Gem State Tea Party (GSTP) fut ainsi formĂ©e en 2012 pour fĂ©dĂ©rer 9 groupes de comtĂ©[12]. Le GSTP se prĂ©sente comme la « ConfĂ©dĂ©ration Ă©tatique du Tea Party travaillant ensemble [sic] pour apporter des changements substantiels dans l’État de l’Idaho »[13]. Selon son prĂ©sident, le GSTP coordonne les activitĂ©s des diffĂ©rents groupes de comtĂ© pour obtenir plus d’influence Ă  la lĂ©gislature de l’État[14]. Il n’y a pourtant pas de rencontres systĂ©matiques rĂ©unissant ces groupes. D’autres groupes, comme le Mississippi Tea Party ou le Tea Party California Caucus, sont beaucoup plus organisĂ©s avec des systĂšmes de cotisation et des Political Action Committees (PAC) pour financer activitĂ©s et campagnes politiques[15]. Il semble que le rĂŽle que se donne la majoritĂ© des groupes est d’abord d’informer le public Ă  propos de sujets prĂ©cis et de recruter et prĂ©senter des candidats pour des postes au sein des Partis rĂ©publicains locaux et aux siĂšges des lĂ©gislatures Ă©tatiques et fĂ©dĂ©rale.

Astroturf

Le mouvement est composĂ© de structures nationales se prĂ©sentant, elles aussi, comme la voix du Tea Party. Ces organisations ne sont en rien grassroots car elles n’émanent pas du niveau local. Elles sont gĂ©nĂ©ralement issues de ou financĂ©es par des personnalitĂ©s que l’on retrouver derriĂšre les trĂšs conservateurs Heritage Foundation ou Cato Institute. Le manque de cohĂ©sion et de coordination des groupes locaux ne permettant pas au mouvement de parler d’une seule voix, ce rĂŽle a vite Ă©tĂ© rempli par des orateurs issus de groupes astroturf autoproclamĂ©s porte-paroles du mouvement.

"Sarah Palin, Americans for Prosperity 2011 zoomed out" by WisPolitics.com - Flickr: P1050327 (Medium). Licensed under CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons

Sarah Palin lors d’une manifestation du Tea Party organisĂ©e par Americans for Prosperity

L’activisme local et la mobilisation des sympathisants du Tea Party ont Ă©tĂ© une bĂ©nĂ©diction pour certains groupes Ă  l’extrĂȘme droite. Les frĂšres Koch et leur gigantesque organisation de financement de campagnes sont un exemple parfait de la distinction entre grassroots et astroturf. En effet, cette famille ultraconservatrice (le pĂšre Ă©tait le fondateur du Cato Institute et membre fondateur de la fameuse John Birch Society) est Ă  l’origine de deux organisations fondĂ©es en 2004 : FreedomWorks et Americans for Prosperity. FreedomWorks fut dirigĂ©e par Dick Armey, l’un des ingĂ©nieurs de la Republican Revolution des annĂ©es 1990. Elle a Ă©tĂ© l’architecte d’une campagne de diffamation contre la rĂ©forme santĂ© d’Obama et organise des Ă©vĂ©nements portant le label Tea Party en collaboration avec Tea Party Patriots. Ces deux groupes lĂšvent des fonds pour financer l’activitĂ© des groupes locaux. Ces fonds semblent toutefois finir dans les caisses de cabinets d’expertise bien Ă©tablis dans les cercles rĂ©publicains de Washington[16]. Americans for Prosperity a de plus rĂ©ussi Ă  s’implanter dans des comtĂ©s dans 31 États et forme des activistes du Tea Party en finançant leurs activitĂ©s et en faisant circuler de la littĂ©rature.

Les organisations astroturf prĂ©existent gĂ©nĂ©ralement le Tea Party et sont engagĂ©es dans une lutte de pouvoir au sein du Parti rĂ©publicain depuis bien avant 2009. Elles font partie de l’histoire conflictuelle de la formation du mouvement conservateurs moderne et semblent avoir trouvĂ© dans le Tea Party grassroots une population mobilisĂ©e et prĂȘte Ă  lutter pour leur cause.

Divisions internes : grassroots contre astroturf

Le rĂŽle que se donnent les groupes astroturf peut crĂ©er des conflits entre les groupes grassroots avec qui ils s’allient et ceux qui prĂ©fĂšrent garder leur indĂ©pendance. Le GSTP ne fĂ©dĂšre ainsi pas tous les groupes de l’Idaho : 17 des 22 groupes que j’y ai recensĂ©s appartiennent Ă  la confĂ©dĂ©ration, les 5 autres Ă©tant officiellement liĂ©s au Tea Party Patriots. Contrairement au GSTP, on trouve sur le site de ces 5 groupes, des liens vers des organisations nationales telles que Tea Party Express, FreedomWorks ou le Club for Growth.

La cohabitation entre des groupes du Tea Party affiliĂ©s aux astroturf et ceux purement grassroots a ainsi engendrĂ© un conflit dans le Nord de l’Idaho (carte 1). Liz Sloot, prĂ©sidente du Bonner County Tea Party, explique que « quand le Tea Party a dĂ©butĂ©, il Ă©tait complĂštement grassroots. Mais des RINO [Republicans In Name Only] ont infiltrĂ© le Tea Party et en ont pris le contrĂŽle. C’est ça le Tea Party national »[17]. Suite Ă  un dĂ©saccord avec Pam Stout sur le rĂŽle des organisations astroturf, Liz Sloot «  a dĂ» purger [son] groupe du Tea Party de ces RINO »[18]. Pam Stout, dĂ©sormais prĂ©sidente du  Sandpoint Tea Party, Ă©tait en effet active au sein de Tea Party Patriots et s’est faite leur porte-parole dans le talk-show Late Night With David Letterman[19]. Elle a aussi Ă©tĂ© nommĂ©e ‘championne du Tea Party Patriots de l’Idaho’[20]. Le dĂ©saccord sur les relations Ă  entretenir avec cette organisation nationale a donc conduit Ă  une scission.

Concentration des groupes Grassroots et Astroturf dans l'Idaho

Concentration des groupes Grassroots et Astroturf dans l’Idaho

Ce genre de conflit entre groupes est observable dans d’autres États. Ils reposent souvent sur des questions d’organisation, de stratĂ©gie ou d’affiliation aux groupes nationaux[21]. Ils rĂ©vĂšlent le manque de coordination, de cohĂ©sion et d’unitĂ© du Tea Party.

Same old contradictions

Tous les groupes affirment adhĂ©rer aux principes fondateurs du Tea Party : responsabilitĂ© fiscale, gouvernement limitĂ© et application stricte de la Constitution. La religion rĂ©apparaĂźt nĂ©anmoins rĂ©guliĂšrement et rĂ©vĂšle la tension fondamentale entre tendances libertaires et conservatisme social qui persiste au sein de la coalition conservatrice. Le prĂ©sident du GSTP affirme ainsi que les questions sociales ne font pas partie de ses prĂ©occupations mais maintient pourtant que la libertĂ© individuelle est garantie par la morale chrĂ©tienne[22]. De mĂȘme, les membres du Bonner County Tea Party lient le conservatisme Ă  la responsabilitĂ© fiscale, ayant « Ă  voir avec les valeurs morales, pas la religion, mais fondĂ©es sur les valeurs morales chrĂ©tiennes »[23].

"Christian protestor at Tea march 2009" by Will Kuhns - DSC_0139-127-36-35. Licensed under CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons

Socioconservateur lors d’une manifestation du Tea Party Ă  Washington en septembre 2009

Ces positions antithĂ©tiques, voire contradictoires, des groupes de l’Idaho sont typiques du phĂ©nomĂšne du Tea Party. A l’image du mouvement conservateur moderne, ces groupes voient dans la diminution des compĂ©tences de l’État fĂ©dĂ©ral au profit du niveau local la rĂ©solution de cette incohĂ©rence fondamentale. Il est pourtant difficile de voir comment cette tension pourrait ĂȘtre rĂ©solue par une dĂ©volution des pouvoirs puisque leur incapacitĂ© au compromis et leur vision manichĂ©enne de la politique engendrent des conflits au sein mĂȘme des groupes locaux et ont dĂ©jĂ  donnĂ© lieu Ă  des scissions dans l’Idaho ou en Virginie[24].

Une relation instrumentale avec le Parti républicain

MalgrĂ© les divisions internes du mouvement, le Tea Party a facilitĂ© la victoire Ă©lectorale du Parti rĂ©publicain lors des Ă©lections mi-mandat de 2010. Sa relation avec ce dernier est nĂ©anmoins problĂ©matique : il n’y a pas de consensus sur les rapports qu’ils doivent entretenir. Si beaucoup de sympathisants du Tea Party se revendiquent comme indĂ©pendants, un sondage de 2012 montrait que 54% d’entre eux se dĂ©claraient rĂ©publicains et seulement 5% dĂ©mocrates[25]. De plus, ils Ă©taient 62% en 2010 Ă  s’identifier comme rĂ©publicains conservateurs, contre 5% comme dĂ©mocrates conservateurs, indiquant bien que « le mouvement du Tea Party est plus un changement d’image du rĂ©publicanisme originel qu’une entitĂ© nouvelle ou distincte de la scĂšne politique amĂ©ricaine »[26].

"Tea Party rally to stop the 2010 health care reform bill" by Fibonacci Blue - originally posted to Flickr as Tea Party rally to stop the 2010 health care reform bill. Licensed under CC BY 2.0 via Wikimedia Commons

Manifestation du Tea Party contre la rĂ©forme santĂ© d’Obama, mars 2010

Dans l’Idaho, le GSTP veut forcer le Parti rĂ©publicain de l’État Ă  adhĂ©rer Ă  une plate-forme conservatrice, mais pas le remplacer[27]. De mĂȘme, le Tea Party             California Caucus affirme que son but est de « promouvoir les principes du Tea Party dans la gouvernance du parti en organisant l’élection de dĂ©lĂ©guĂ©s qui peuvent rĂ©ellement gouverner le Parti rĂ©publicain californien »[28]. D’autres se revendiquent indĂ©pendants et refusent l’étiquette rĂ©publicaine. Sarah Hall du Bonner County Tea Party explique ainsi « [qu’ils sont] profondĂ©ment suspicieux de tout le monde », tout en reconnaissant que les candidats « ne peuvent ĂȘtre Ă©lus dans l’Idaho sans ĂȘtre rĂ©publicains »[29]. Le rĂŽle du Tea Party ne serait pas de rĂ©former le Parti rĂ©publicain mais d’élire et promouvoir des positions conservatrices. Le mouvement ultraconservateur devrait donc avoir une relation instrumentale avec le Parti rĂ©publicain, non par fidĂ©litĂ© mais en raison du systĂšme bipartite amĂ©ricain, qui limite grandement la marge d’action de candidats indĂ©pendants.

Le conservatisme en Idaho par régions

Le conservatisme en Idaho par régions

Une stratégie de prise de pouvoir du Parti républicain pas si nouvelle :

Quelle que soit la relation que les membres du Tea Party entretiennent avec le Parti rĂ©publicain, la stratĂ©gie de phagocytage de l’appareil du parti dans l’Idaho par le mouvement est avĂ©rĂ©e. Cette stratĂ©gie prĂ©date le Tea Party, mais l’arrivĂ©e de ce dernier a grandement facilitĂ© son implantation, ce particuliĂšrement dans les États oĂč le conservatisme Ă©tait dĂ©jĂ  majoritaire comme c’est le cas dans l’Idaho.

Cet État peut ĂȘtre dĂ©coupĂ© en zones gĂ©ographiques aux conservatismes distincts. Le Nord et le Sud-Ouest (oĂč se trouve Boise, la capitale) ont une culture conservatrice individualiste Ă  tendance libertaire, par opposition au Sud-Est que la forte prĂ©sence de mormons rend plutĂŽt conservateur social (carte 2). La concentration des groupes locaux du Tea Party (carte 1) aux alentours de Boise et dans le Nord de l’Idaho (bastion conservateur qui fut le quartier gĂ©nĂ©ral de groupes nĂ©onazis dans les annĂ©es 1990[30]) confirme la division de l’Idaho en rĂ©gions distinctes.

Le climat politique du Nord a Ă©tĂ© considĂ©rablement impactĂ© par la migration de conservateurs sud-californiens ces 20 derniĂšres annĂ©es, qui ont apportĂ© avec eux « une vision du monde chrĂ©tienne [combinĂ©e] Ă  une rhĂ©torique et une Ă©conomie libertaires »[31] façonnĂ©es dans le centre conservateur traditionnel d’Orange County. DĂšs leur arrivĂ©e dans le Nord de l’Idaho, ils prirent le contrĂŽle de l’appareil politique local[32].

Cette stratĂ©gie se matĂ©rialise par la prĂ©sence d’activistes ultraconservateurs aux meetings des comitĂ©s de comtĂ© du Parti rĂ©publicain lors d’élections internes.

Le schĂ©ma ci-dessous montre la structure de pouvoir du Parti rĂ©publicain de l’Idaho est ascendante. Lors des meetings du parti, les dĂ©lĂ©guĂ©s dĂ©finissent non seulement les responsables mais aussi les plates-formes du parti et les rĂšgles d’élection et de dĂ©bat.

Organisation du parti républicain en Idaho

Organisation du parti républicain en Idaho

Jusqu’au milieu des annĂ©es 2000, les meetings regroupaient peu d’habituĂ©s et nombre de postes de reprĂ©sentant de precinct Ă©taient vacants. Le ComitĂ© central bĂ©nĂ©ficiait donc d’une grande marge de manƓuvre : il ne devait rendre des comptes qu’auprĂšs d’un nombre limitĂ© de personnes. L’organisation et l’orientation idĂ©ologique du parti Ă©manaient donc du haut et les responsables locaux se contentaient d’appliquer les directives du ComitĂ© central.

Depuis 2007-2008 en revanche, de nouveaux visages ont fait leur apparition dans ces meetings. La base ultraconservatrice du parti fut ainsi mobilisĂ©e en 2008 par l’équipe de campagne de Ron Paul, candidat Ă  la primaire rĂ©publicaine pour la prĂ©sidence. Ron Paul Ă©tait un rĂ©publicain ultraconservateur Ă  forte tendance libertaire, alors connu pour son organisation populaire particuliĂšrement efficace. Le parachutage dans l’Idaho de l’un de ses conseillers chargĂ© de mener sa campagne locale donna lieu Ă  un quasi-coup d’État Ă  la direction du Parti rĂ©publicain : les activistes ron-paulistes se prĂ©sentĂšrent dans beaucoup de ces precincts sans reprĂ©sentants et parvinrent Ă  remplacer le prĂ©sident sortant. Ceci entraina une modification radicale de la composition idĂ©ologique du Parti rĂ©publicain au dĂ©triment de la frange modĂ©rĂ© alliĂ©e au leadership du gouverneur. Paul rĂ©itĂ©ra en 2012, bĂ©nĂ©ficiant cette fois de l’étiquette Tea Party[33]. Celle-ci est donc instrumentalisĂ©e par le mouvement ultraconservateur, qui continue ainsi les stratĂ©gies qu’il emploie depuis bien avant 2009. Au cours des diffĂ©rents meetings du Tea Party auxquels j’ai assistĂ©, il Ă©tait en effet question de continuer Ă  assurer la prĂ©sence de candidats du mouvement dans la majoritĂ© des precincts. Cette stratĂ©gie explique donc comment, depuis 2008, les factions ultraconservatrices ont rĂ©ussi Ă  prendre le contrĂŽle de la majoritĂ© des siĂšges aux diffĂ©rents niveaux de gouvernance du Parti rĂ©publicain de l’Idaho, comme le montre la carte ci-dessous.

Les conservateurs ont pris le contrÎle du parti républicain dans l'Ouest de l'Idaho

Les conservateurs ont pris le contrĂŽle du parti rĂ©publicain dans l’Ouest de l’Idaho

Le Tea Party est donc engagĂ© dans une stratĂ©gie de conquĂȘte de l’appareil mĂȘme du Parti rĂ©publicain dans l’Idaho et dans d’autres États. Ceci lui permet ensuite d’influer non seulement sur les candidats, mais aussi sur les plates-formes et discours du parti, expliquant en partie sa droitisation depuis 2008. Cette stratĂ©gie prĂ©date certes l’existence du mouvement, mais l’apparition du label Tea Party et le rĂŽle jouĂ© par les groupes astroturf bĂ©nĂ©ficiant de moyens financiers pour former et organiser des activistes locaux, ont contribuĂ© Ă  l’amplification de cette stratĂ©gie avec de fortes consĂ©quences sur l’orientation idĂ©ologique du Parti rĂ©publicain.

Conclusion

Dans la lutte pour la redĂ©finition du conservatisme amĂ©ricain et la prise de pouvoir du Parti rĂ©publicain, le Tea Party ne semble pas avoir rĂ©ussi Ă  produire de nouvelles voix capables de prendre le dessus. Il n’a pas remplacĂ© le Parti rĂ©publicain. Il n’a pas non plus permis l’émergence d’une nouvelle force conservatrice sur la scĂšne politique amĂ©ricaine, et il n’a certainement pas rĂ©ussi Ă  fĂ©dĂ©rer les courants. NĂ©anmoins, il a rĂ©ussi Ă  rĂ©orienter les dĂ©bats au sein du Parti rĂ©publicain et Ă  forcer les factions conservatrices Ă  se mobiliser. Si le nom « Tea Party » semble avoir dĂ©sormais perdu beaucoup de sa pertinence et de sa puissance, ce n’est pas le cas des activistes, candidats et groupes d’intĂ©rĂȘt qui ont façonnĂ© le mouvement. En ce sens, il reprĂ©sente une Ă©tape dans l’évolution du mouvement conservateur moderne. Les rĂ©sultats de la primaire puis de l’élection gĂ©nĂ©rale de 2016 nous indiqueront le degrĂ© de succĂšs des stratĂ©gies mises en place et de la force rĂ©elle des factions ultraconservatrices qui habitent le Parti rĂ©publicain.


[1] « a perfect rallying point since [it] signifies authentic patriotism, and has a visceral meaning to people who feel the United States as they have known it is slipping away » Skocpol, Theda, et Vanessa Williamson. 2013. The Tea Party and the Remaking of Republican Conservatism. New York: Oxford University Press. p.7.
[2] « aptly named conservative media ‘echo chamber’ » Skocpol, Theda, et Vanessa Williamson. 2013. The Tea Party and the Remaking of Republican Conservatism. New York: Oxford University Press. p.123.
[3] « had mostly been shouting at tv screen » Entretien avec Dan Popkey, février 2014.
[4] Saad, Lydia. 2013. «Tea Party Support Dwindles to Near-Record Low.» Gallup.com. 26 septembre. Visité le avril 20, 2015. http://www.gallup.com/poll/164648/tea-party-support-dwindles-near-record-low.aspx.
[5] Skocpol, Theda, et Vanessa Williamson. 2013. The Tea Party and the Remaking of Republican Conservatism. New York: Oxford University Press. p.23.
[6] Clement, Scott, et John C Green. 2011. «The Tea Party and Religion.» PewResearch Religion & Public Life Project. 23 février. Visité le juin 2, 2014. http://www.pewforum.org/2011/02/23/tea-party-and-religion/. Et Skocpol, Theda, et Vanessa Williamson. 2013. The Tea Party and the Remaking of Republican Conservatism. New York: Oxford University Press.
[7] « are better-off economically and [are] better educated than most Americans » Skocpol, Theda, et Vanessa Williamson. 2013. The Tea Party and the Remaking of Republican Conservatism. New York: Oxford University Press. p.23.
[8]  « the nightmare of social decline is usually painted in cultural hues, and the villains in the picture are freeloading social groups, liberal politicians, bossy professionals, big government, and the mainstream media » Skocpol, Theda, et Vanessa Williamson. 2013. The Tea Party and the Remaking of Republican Conservatism. New York: Oxford University Press. p.75.
[9] « have found that there was a great number of people in America, after World War II, [who] came home and went to sleep politically [
]. Now people are strating to see the ramifications of their sleepiness. They were’t vigilent » Entretien avec Chad Inman, fĂ©vrier 2014.
[10] « updated version of long-standing populist conservative ideas » Skocpol, Theda, et Vanessa Williamson. 2013. The Tea Party and the Remaking of Republican Conservatism. New York: Oxford University Press. p.56.
[11] Gardner, Amy. 2010. «Gauging the Scope of the Tea Party Movement in America.» Washington Post. 24 octobre. Visité le juin 1, 2014. http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2010/10/23/AR2010102304000.html.
[12] Oliveria, D F. 2012. «Idaho Tea Party Groups Unite.» The Spokesman-Review. 9 juillet. Visité le juin 7, 2014. http://www.spokesman.com/blogs/hbo/2012/jul/09/idaho-tea-party-groups-unite/.
[13] « statewide Tea Party Confederation which is working together to bring about substantial changes in the State of Idaho » gstp.org, visité le 20 avril 2015.
[14] Entretien avec Chad Inman, février 2014.
[15] Skocpol, Theda, et Vanessa Williamson. 2013. The Tea Party and the Remaking of Republican Conservatism. New York: Oxford University Press. et Entretien avec Chris Shaffer, mars 2014. http://www.teapartycc.com/, visité le 20 avril 2014.
[16] Mencimer, Stephanie. 2011. «Tea Party Patriots Investigated: « They Use You and Abuse You ».» Mother Jones. 14 fĂ©vrier. VisitĂ© le mai 30, 2014. http://www.motherjones.com/politics/2011/02/tea-party-patriots-investigated?page=1.
[17] « when the Tea Party started out, it was totally grassroots. But RINOs infiltrated the Tea Party and took over. And that’s what the national Tea Party is » Entretien avec Liz Sloot et Sara Hall, fĂ©vrier 2014.
[18]  « had to purge my Tea Party group of these RINOs » Entretien avec Liz Sloot et Sara Hall, février 2014.
[19] www.teapartypatriots.org, visité le 6 juin 2014.
[20] Ibid.
[21] Theda, et Vanessa Williamson. 2013. The Tea Party and the Remaking of Republican Conservatism. New York: Oxford University Press.
[22] Entretien avec Chad Inman, février 2014.
[23] « it has something to do with moral values, not religion, but founded on Christian moral values » Bonner County Tea Party meeting du 28 février 2014.
[24] Voir Skocpol, Theda, et Vanessa Williamson. 2013. The Tea Party and the Remaking of Republican Conservatism. New York: Oxford University Press.
[25] Montopoli, Brian. 2012. «Tea Party Supporters: Who They Are and What They Believe.» CBS news. 14 décembre. Visité le avril 20, 2015. http://www.cbsnews.com/news/tea-party-supporters-who-they-are-and-what-they-believe/.
[26]  « the Tea Party movement is more a rebranding of core Republicanism than a new or distinct entity on the American political scene » Newport, Frank. 2012. «Tea Party Supporters Overlap Republican Base.» Gallup Politics. 2 juillet. Visité le juin 2, 2014. http://www.gallup.com/poll/141098/tea-party-supporters-overlap-republican-base.aspx.
[27] Entretien avec Chad Inman 2014.
[28] « promote Tea Party principles in party governance by organizing the voting delegates who actually govern the California Republican Party », http://www.teapartycc.com/ visité le 20 avril 2015.
[29] « we’re deeply suspicious of everybody », « [les candidats] can’t get elected in Idaho unless they are Republicans » Entretien avec Liz Sloot et Sarah Hall, fĂ©vrier 2014.
[30] Weatherby, James B, et Randy Stapilus. 2005. Governing Idaho : Politics, People and Power. Caldwell: Caxton Press.
[31] « a Christian view of the world with libertarian rhetoric and libertarian economics » Bishop, Bill. 2009. The Big Sort. New York: First Mariner Books. p.114.
[32]  Crane-Murdoch, Sierra. 2013. «How Right-Wing Emigrants Conquered North Idaho.» High Country News. 13 mai. Visité le mars 11, 2014. http://www.hcn.org/issues/45.8/how-right-wing-emigrants-conquered-north-idaho/.
[33] Wolverton, Joe II. 2012. «Idaho Ron Paul Supporters Plan to Take Control of State Convention.» The New American. 12 mai. Visité le avril 12, 2014. http://www.thenewamerican.com/usnews/politics/item/11368-idaho-ron-paul-supporters-plan-to-take-control-of-state-convention.