Drapeau du Jobbik

Drapeau du Jobbik

D’une extrême droite à l’autre : entre continuité et renouvellement de l’extrême droite hongroise

Le Jobbik[1], principal parti d’extrême droite en Hongrie, est entré de manière fracassante sur la scène politique européenne en 2009 en emportant 3 sièges au Parlement européen. Né en 2003 ce parti est porteur d’un discours europhobe, antisémite et antilibérale tant sur le plan économique que politique. Pour saisir le mouvement d’aujourd’hui, il est nécessaire de revenir sur l’histoire de la Hongrie et de ses extrêmes droites afin d’en comprendre le ciment idéologique et les références culturelles qui lui permettent de mobiliser un imaginaire collectif et un électorat toujours plus important.

Meeting du Jobbik – 2010

Meeting du Jobbik – 2010

Des revendications agrariennes aux revendications irrédentistes

Au XIXème siècle, les élites politiques hongroises ont eu l’ambition de moderniser et de transformer leur pays. Leur volonté était de construire un pays neuf doté d’infrastructures nouvelles et appropriées pour répondre aux nouveaux enjeux économiques. Le premier métro d’Europe est ouvert à Budapest en 1896. La transformation rapide du pays a entraîné des tensions entre une partie de la population qui a pu accéder pleinement à la modernité et une autre partie vivant encore de l’agriculture et ne bénéficiant que très peu de ces changements.
De ces bouleversements naîtra un mouvement agrarien[2] qui proposera plusieurs mesures notamment celle de protéger le marché intérieur de la concurrence étrangère. Les propositions de ce mouvement ont été accompagnées de propos antisémites et de critiques du capitalisme. Ces deux critiques sont structurantes et permanentes au sein de l’extrême droite hongroise, mais également au sein de la droite.
En 1894, le parti populaire catholique hongrois se constitue sur la base du refus du mariage civil[3] et de l’émancipation des juifs. Néanmoins, il a également été le premier à proposer l’introduction d’un salaire minimum et des heures de travail fixes. Ces revendications ont certaines similitudes avec celles de la social-démocratie naissante, ce qui lui a permis d’avoir une assise électorale large.
La Hongrie connaît de nouveaux bouleversements avec la fin de la Première Guerre Mondiale et le Traité de Trianon (1920). Le démantèlement du pays, la révolution démocratique, le coup d’état communiste, la République des Conseils sous la direction de Béla Kun[4], puis la contre-révolution[5] conduite par le Général Horthy sont autant d’événements qui conduisent le pays au bord du gouffre.
Le Traité de Trianon[6], signé à Versailles le 4 juin 1920, entraîne une perte de 67% du territoire d’avant-guerre et de 57% de la population. Véritable traumatisme pour les Hongrois il nourrit, aujourd’hui encore, les revendications irrédentistes ainsi que de nombreuses représentations. Durant l’entre-deux-guerres, le gouvernement dirigé par Horthy demanda de manière récurrente la révision de ce traité. L’alliance avec l’Allemagne nazie[7] permit à la Hongrie de retrouver une partie de son territoire, néanmoins, les frontières de Trianon furent rétablies en 1945[8].

Les années Horthy et Szálasi

Horthy dirigea la Hongrie de 1920 à 1944. Ces deux principaux piliers idéologiques furent un anticommunisme et un irrédentisme[9] profonds. Toutefois à cette époque l’ensemble des forces politiques était favorable à une révision des frontières. Les différences portaient essentiellement sur la nature et l’étendue de cette révision.
Le régime autoritaire d’Horthy offrait un semblant de pluralisme d’idées et de forces d’opposition. Le parti communiste était toutefois interdit et les sociaux-démocrates, bien que présents au Parlement, étaient limités dans leurs activités.Le régime d’Horthy est marqué par son antisémitisme, tout comme les partis anticommunistes hongrois, il souhaitait qu’une solution soit trouvée au « problème juif ». S’il ne s’agissait pas des politiques d’extermination mises en place par l’Allemagne nazie, il s’agissait au moins de brimer les juifs et de les priver de leurs biens.
Les premières lois antijuives d’Europe sont votées en Hongrie dès 1920 avec l’adoption d’un numerus clausus. Elles seront renforcées en 1938 en limitant les droits civiques et les libertés des Juifs ainsi qu’en leur interdisant de posséder des biens, d’exercer certains métiers et d’accéder à l’Université. D’autres seront prises en 1941 sur le modèle de celles de Nuremberg. Sous l’occupation allemande, la Hongrie participera à la mise en place de la solution finale et à la déportation de 437 000 juifs hongrois[10].
L’extrême droite a des revendications sociales à destination des populations les plus précaires. Elles trouvent un écho dans le national-socialisme naissant. Elle se positionne contre l’Occident en raison du sentiment de dépossession et de trahison causé par le Traité de Trianon.
De nombreux partis partagent ces idées mais le plus populaire est celui de Ferenc Szálasi, le parti des Croix Fléchées. Ce dernier remporte 29 des 200 sièges aux élections de 1939 et recueille presque 16% des voix. Une vingtaine d’autres candidats d’extrême droite sont également élus.
Si le régime d’Horthy était un régime autoritaire, celui de Szálasi sera un régime national-socialiste, institué sous l’influence du IIIème Reich. Le régime de Szálasi est une déclinaison locale du national-socialisme que l’on nomme le hungarisme. Il s’agit d’un mouvement irrédentiste, nationaliste et antisémite. Cependant, le leader du Parti des Croix Fléchées s’éloigne quelques peu des théories raciales d’Hitler pour privilégier une théorie « conationaliste » où chaque empire aurait son propre espace.

Affiche de propagande du parti des Croix Fléchées (Kitartas, signifiant préférence)

Affiche de propagande du parti des Croix Fléchées (Kitartas, signifiant préférence)

En 1944, sous l’influence de l’Allemagne nazie, le parti des Croix Fléchées arrive au pouvoir alors que le pays est déjà occupé en partie par l’Armée rouge. Le régime de Szálasi fuira en même temps que les troupes allemandes. Les hauts dignitaires du régime hongrois ont été arrêtés et jugés par des tribunaux populaires hongrois. L’extrême droite est alors réduite au silence pour plusieurs années en Hongrie.
La renaissance de l’extrême droite hongroise se produit dans un contexte de modernisation et de changements sociaux rapides qui bouleversent la société.

Chute de l’URSS et renaissance du nationalisme hongrois

L’extrême droite revient sur le devant de la scène politique avec la chute de l’Empire soviétique. Néanmoins, la question des frontières redeviendra un véritable enjeu uniquement en 1993 lors de la signature du traité hungaro-ukrainien[11]. Prônant l’intangibilité des frontières entre les deux pays en contrepartie de la reconnaissance des minorités ethnique, sa signature entraîne une véritable bataille parlementaire.
Plusieurs partis s’y opposent mais le mouvement principal d’opposition vient du Forum Démocratique Hongrois (MDF) plutôt considéré comme étant de centre droit, alors membre de la coalition au pouvoir. Jozsef Antall, son président, dirigeait la Hongrie en tant que Premier Ministre depuis 1990.
István Csurka[12], vice-président du MDF, prend la tête de cette opposition. Il sera exclu de sa formation et fondera le Parti de la Justice et de la Vie Hongroise (MIÉP) qui deviendra la principale force politique d’extrême droite. Ce traité a été le révélateur de la fracture qui existait au sein du MDF.
En toute logique le MIÉP critique la politique du gouvernement Antall et dénonce l’insuffisante punition des crimes commis sous le communisme. Il se définit comme agrarien et plébéien. C’est un parti composite idéologiquement : discours social, critiques des propriétaires terriens, critiques des grands industriels d’origines juives, critiques des organisations financières internationales et des autres partis, en particulier le SZDSZ (Alliance des Démocrates Libres). Toutefois, même s’il fait preuve d’un nationalisme marqué, il ne fera que peu référence aux personnalités politiques de l’entre-deux-guerres.
Le fonctionnement du parti repose essentiellement sur István Csurka et sa personnalité. Il obtiendra à peine 1% des voix et aucun siège au Parlement aux élections de 1994. Son leader reprendra le contrôle de l’hebdomadaire du MDF, le Magyar Forum[13] (Forum Hongrois). En 1998, le MIÉP fait son entrée au Parlement avec plus de 5% des voix.

Logo du MIÉP

Logo du MIEP

Durant cette législature, il entretient une proximité avec la coalition de droite conduite par Viktor Orbán mais émet deux critiques majeures : l’intégration européenne et l’adhésion à l’OTAN. Le parti n’a que peu d’influence sur la vie politique et sociale. Il ne se renouvelle pas ou peu, l’espace médiatique étant essentiellement occupé par Csurka. En 2002, le parti obtient 245 000 voix contre 248 000 en 1998. Il perdra ses sièges en raison d’une participation à ces élections plus importante qu’aux précédentes.
Le MIÉP est marqué par une faiblesse structurelle : il est essentiellement implanté dans les grandes villes et remporte du succès auprès d’une population relativement diplômée ce qui le différencie du Jobbik. Il est l’incarnation d’une vieille garde nationaliste et sera rapidement bousculé et dépassé par son jeune concurrent. En 2006, les deux partis s’opposent aux élections mais obtiennent moins de 2% des suffrages chacun. Il n’a aujourd’hui plus aucun poids politique, et cette atonie est amplifiée depuis le décès de Csurka en 2012.

Le cadre européen comme support à l’émergence d’une nouvelle extrême droite

C’est en 2003 que de jeunes étudiants en rupture avec le MIÉP fondent le Jobbik. Ses leaders ont été formés au sein des Conseils d’Université où les étudiants ont un poids plus important qu’en France. Ses actuels présidents, Dávid Kovács[14] et Gábor Vona, ont, eux aussi, suivi ce parcours. Les membres de ce parti sont principalement issus de la classe moyenne et de la petite bourgeoisie. Plus jeune, plus dynamique et plus structuré, ce parti incarne un nouveau visage de l’extrême droite en Hongrie entraînant un renouveau générationnel dans la classe politique.

Le Jobbik réalise une percée historique aux élections européennes de 2009 en obtenant plus de 14% des suffrages (3 sièges) et en arrivant devant le SZDSZ et le MDF. Il obtient 20% des suffrages aux élections législatives d’avril 2014 (soit 23 sièges sur 199) et a augmenté son nombre de voix passant de 836 774 en 2010 à 985 028 en 2014. Ces bons résultats lui ont permis de se placer en deuxième position dans 2165 localités contre 808 pour la gauche[15]. En parallèle, l’abstention passe de 60% en 2010 à 64% en 2014. La non-mobilisation des électeurs de gauche à ces élections lui est profitable. Cette situation n’est pas sans rappeler la situation de certains partis de gauche dans plusieurs pays du continent européen.

Affiche du Jobbik où il prétend être le premier parti d’Europe (2014)

Affiche du Jobbik où il prétend être le premier parti d’Europe (2014)

Un discours alimenté par le sentiment de rupture entre les élites et la population

Malgré les vertus contestataires dont se parent ce parti, il est profondément antisémite et multiplie les actes contre la communauté juive. En 2012, Márton Gyöngyösi, député jobbik au Parlement hongrois, a demandé à ce qu’il soit créé une liste des juifs pouvant représenter « un risque pour la sécurité nationale[16] ». Outre ces attaques répétées, le Jobbik a adopté une position hostile à Israël considérant que le problème était le sionisme et non l’Islam[17]. Toutefois, rappelons que la communauté musulmane est moindre en Hongrie. Son leader est admiratif de cette dernière religion. Par ailleurs il souhaite également établir des liens avec la Chine, la Russie, l’Iran, la Turquie et les autres Républiques d’Asie. À la différence des autres partis nationalistes hongrois, le Jobbik apporte son soutien à la Russie de Poutine.
Le parti s’appuie également sur le sentiment de rupture entre les élites et la population, et sur les non-dits pour développer son discours de rejet des élites, ce qui est un point commun à toutes les extrêmes droites en Europe. Pour le Jobbik, ni la gauche, ni la droite n’apportent de solutions satisfaisantes aux inquiétudes des électeurs. En septembre et octobre 2006, de violents incidents[18] ont éclaté à la suite de la publication d’un enregistrement du Premier ministre socialiste, Ferenc Gyurcsány[19], dans lequel il avouait avoir menti aux électeurs pour être élu. Ces événements sont fortement réprimés par les forces de police et permettent aux propositions du Jobbik de trouver un écho dans la population. Le parti propose notamment que les hommes politiques corrompus soient condamnés de manière ferme.

Affiche du Jobbik pour une plus grande pénalisation des hommes politiques commettant des délits (2013)

Affiche du Jobbik pour une plus grande pénalisation des hommes politiques commettant des délits (2013)

L’Union Européenne est également au cœur des attaques du parti nationaliste, favorable à un référendum sur l’appartenance de la Hongrie à l’UE. Il est à l’origine de l’Alliance Européenne des Mouvements Nationaux (AEMN), formée en 2009 à Budapest. Néanmoins, plusieurs formations europhobes et nationalistes ont décliné toute alliance avec le Jobbik. C’est le cas notamment du Parti de la Liberté d’Autriche (FPÖ) et du Parti pour la Liberté (PVV). Le Jobbik refuse toute alliance avec le Front National qu’il considère comme un parti sioniste[20].
Il dénonce également les dérives des banques, l’accaparement des terres par les grands propriétaires et propose la protection des entreprises nationales ainsi que la nationalisation de certaines entreprises, notamment dans le secteur énergétique. La crise économique et sociale que traverse la Hongrie depuis 2006 a permis à ce discours de trouver un écho favorable dans la population. Par ailleurs, le Jobbik est disposé à une révision du système d’aides et d’allocations sociales ainsi qu’au rétablissement de la peine de mort.
Il entretient un discours de haine contre les Tsiganes et les Roms[21] les considérants comme des criminels. En 2010, au cours d’une conférence de presse, Gábor Vona a proposé de créer des zones de criminalités où vivraient les délinquants sous surveillance policière. Pour les jeunes délinquants, des pensionnats seraient mis en place où « la ségrégation serait un outil éducationnel plus productif[22] ». Autrement dit, le Jobbik souhaite créer des ghettos pour les Roms et les Tsiganes, alors que ces populations souffrent déjà d’une ségrégation spatiale, sociale et scolaire. Chaque violence commise par un Rom ou Tsigane fait l’objet d’une exploitation politique par le parti qui légitime ainsi son discours sécuritaire.

La Garde Hongroise

La Garde Hongroise

Ce discours a conduit à la création d’une milice paramilitaire, la Garde Hongroise, avec pour but d’organiser des rondes dans les villes où il y avait une importante présence de populations Tsiganes ou Roms. Cette milice souhaitait défendre la Hongrie tant sur le plan moral, culturel que physique. L’uniforme noir, le serment d’allégeance, l’utilisation d’un drapeau blanc strié de rouge, n’étaient pas sans rappeler les symboles utilisés par le parti national-socialiste des Croix fléchées. Jusqu’à son interdiction en 2009[23][24], elle comptait plusieurs milliers d’adhérents et de sympathisants.

Le Jobbik est l’un des premiers partis chez les jeunes hongrois. On retrouve chez ces jeunes des motivations similaires à ceux du Front National : déçus par les partis traditionnels, rejet de l’Union Européenne, sécurité et retour de l’ordre, respect des traditions chrétiennes[25]. À l’image de nombreux partis nationalistes, le Jobbik est plutôt masculin.

Affiche de promotion du groupe jeune du Jobbik

Affiche de promotion du groupe jeune du Jobbik

Il n’est pas le parti des pauvres et des défavorisés mais plutôt d’une petite classe moyenne qui a encore à perdre dans la mondialisation. Aux dernières élections, il a obtenu de moins bons résultats dans l’Ouest de la Hongrie et à Budapest. Il réalise ses meilleurs scores dans les quartiers populaires, éloignés du centre des villes ou situés en zone industrielle. Plus un quartier est central, ancré à droite moins les habitants se tournent vers le Jobbik. Il obtient ses meilleurs scores dans les villes de 20 000 à 50 000 habitants. Il est également bien implanté dans le Nord et l’Est du pays.

Le vote en faveur du Jobbik est un vote de protestation mais pas de ceux qui sont les plus en marge de la société. C’est une force contestataire, anticapitaliste, antiélitiste, antisémite et qui incarne un nationalisme exacerbé.

Résultats du Jobbik au premier tour des élections de 2010(cliquer pour agrandir)

Culture et contre-culture à l’heure de la mondialisation

Le Jobbik a su mobiliser un imaginaire collectif et utiliser différents supports culturels pour diffuser et populariser un discours offrant une alternative rassurante au chaos régnant dans la politique hongroise.
Il exprime un intérêt particulier pour les questions culturelles et souhaite construire une culture alternative à la culture dominante. Il veut reconquérir le terrain politique et médiatique qu’il estime laissé à la droite et à la gauche. Cette stratégie de construction d’une contre-culture ne lui est pas propre. Le NPD en Allemagne ou le mouvement CasaPound en Italie ont des stratégies similaires. C’est également la stratégie développée par la Nouvelle Droite en France depuis les années 1970.
Le Jobbik utilise à un ensemble de valeurs et d’objets qui sont brandis comme des totems, notamment les symboles de la Grande Hongrie comme la croix apostolique de Saint-Etienne, la Sainte Couronne, l’Oiseau turul (oiseau mythologique qui aurait guidés les 7 tribus magyares), le drapeau d’Arpád[26] (rouge et blanc) ou le blason aux trois montages[27]. Ces symboles sont déclinés sur différents supports : porte clé, autocollant, tee-shirt, pin’s, aimants, etc.
Le parti développe sa culture propre à travers ses propres penseurs, librairies, journaux ou médias. Il construit également un discours sur l’histoire et la culture hongroises, notamment dans la nostalgie de la Grande Hongrie. Il la popularise via l’entretien des coutumes magyares, l’organisation de festival comme le Festival magyar Sziget[28], organisé chaque année par l’association « Mouvement de jeunesse des 64 comités » qui est proche du Jobbik, ou encore par l’apprentissage des runes hongroises à la Maison des Hongrois (magyarok haza – magyarokhaza.hu)

Affiche pour l’anniversaire du Traité de Trianon

Affiche pour l’anniversaire du Traité de Trianon

En outre le Jobbik dispose de plusieurs organisations satellites pour diffuser son message. Il utilise essentiellement les réseaux sociaux[29] ou des sites d’informations comme kuruc.info. Ce dernier est un site de « ré-information » souhaitant offrir une alternative à la pensée dominante et unique. Ses publications sont commentées anonymement par de nombreuses personnes. On peut ainsi y lire quantités de propos antisémites, de discours appelant à la haine contre les Roms, les Africains ou les immigrés, de propagande en faveur du 3ème Reich ou de démonstrations négationnistes. La justice peine à en condamner les auteurs, protégés par leur anonymat. Or, Internet est la première source d’information des partisans du Jobbik[30].
Le parti dispose également de son propre journal papier, Barikád, ainsi que de sa propre compagnie de taxis, la compagnie Nemzeti Taxi. Comme dans de nombreux pays européens, un rock nationaliste s’est développé. Les groupes les plus connus sont : Kárpátia, Ismerös Arcok ou encore Romantikus Erőszak. Le parti organise également des karaokés nationalistes et de grands événements fédérateurs pour diffuser son message.

Jobbik et Fidesz : Quelles imprégnations idéologiques ?

Il est très souvent reproché au Fidesz, parti de Viktor Orbán, d’avoir un comportement complaisant à l’égard du parti de Gábor Vona et de pratiquer une surenchère nationaliste pour ne pas se faire déborder. Ainsi Viktor Orbán a fait adopter une nouvelle Constitution en 2011 dans laquelle le terme « République » disparaît au profit de références religieuses. Néanmoins, le Jobbik refusé de voter en faveur de cette nouvelle loi fondamentale. Ce choix est très certainement du à son poids minime par rapport à celui du Fidesz qui disposait de la majorité absolue au Parlement et pouvait, par conséquent, légiférer seul.
Le Fidesz utilise également le traumatisme des Hongrois à l’égard du Traité de Trianon en mettant en avant les racines ancestrales de la Hongrie et en mythifiant le passé. Il tient un discours critique à l’égard des élites, de l’Europe et du capitalisme. Il a décoré plusieurs personnalités d’extrême droite. La stratégie d’Orbán pourrait s’apparenter à celle développée par Patrick Buisson en France.
Le gouvernement est resté silencieux au moment de l’inauguration d’une statue du Général Horthy[31] par le Jobbik et a soutenu les nombreuses commémorations en son honneur. Les débats autour de l’action et de la personnalité d’Horthy sont nombreux. Une partie de la droite hongroise le considère comme une figure de l’histoire respectable, ainsi plusieurs ministres de centre droit ont assisté à la cérémonie de ré-enterrement d’Horthy. Néanmoins, il apparaît également que cette absence de réaction du gouvernement est due également à une stratégie électorale. Le parti d’Orbán a connu quelques difficultés dans les sondages à la suite de sa réélection en 2010[32].
Le Fidesz et Orbán jouent au pompier-pyromane avec le Jobbik. Si à court terme cette stratégie a semblé réussir, aujourd’hui elle semble de moins en moins efficace et finit plutôt par favoriser le parti d’extrême droite[33]. Dans ce contexte, le Jobbik pointe le double discours d’Orbán sur l’Union européenne et dénonce l’absence de solution du gouvernement pour améliorer la vie des Hongrois. À la suite des législatives d’avril 2014, Vona a d’ailleurs demandé la tenue d’un référendum sur la sortie de l’Union européenne.

En 2011, le Jobbik a présenté un programme économique, Plan Béla IV[34], composé de 30 propositions ayant pour ambition d’organiser le sauvetage du pays avec la mise en place de l’Union centre-européenne. Il veut prendre le contrepied du Plan Széll Kálmán ; plan d’austérité mis en place par le gouvernement Orbán et estimé inapproprié pour résoudre la crise actuelle par Vona. Les critiques que le Jobbik adresse au plan gouvernemental sont les suivantes : des mesures prises pour satisfaire les dirigeants de l’Union européenne mais qui s’avèrent inefficaces et qui induisent de nouvelles restrictions pour la Hongrie.
Le Plan Béla IV souhaite répondre à trois objectifs : le problème de la dette publique, la position de la Hongrie sur la scène internationale et le péril démographique.
Sur le plan économique, le Jobbik propose de mettre en place un impôt forfaitaire pour les entreprises étrangères, de réaliser un moratoire sur la dette publique hongroise et qu’une partie de la dette soit rachetée par la Chine. En outre, le parti promet la création de 500 000 nouveaux emplois et la mise en place de mesures sociales comme le logement subventionné pour les jeunes mariés.
Sur le plan international, le parti souhaite l’abrogation pure et simple du Traité de Lisbonne, la construction d’une union alternative à l’Union européenne regroupant les pays d’Europe centrale (Union centre-européenne) resserrement des liens avec les pays d’Europe de l’est. Il exalte les racines communes avec les pays orientaux comme l’Iran, la Turquie et souhaite un rapprochement avec la Chine et la Russie.

La Hongrie connaît depuis plusieurs années des problèmes de démographie. Le Jobbik se sert de ces problèmes pour pointer du doigt la communauté rom qui a un taux de natalité supérieur à celui des Hongrois. Par ailleurs, le déclin démographique est devenu visible à un moment où la tentation du repli identitaire est forte en réaction à la mondialisation et à la crise économique. Le parti d’extrême droite utilise le spectre de la disparition du peuple hongrois comme levier pour stigmatiser la minorité rom hongroise. Des chiffres hasardeux sur la taille de la communauté rom sont avancés afin d’alimenter les fantasmes et les discours de l’extrême droite.

La Hongrie traverse, comme l’ensemble du continent européen, une crise économique et sociale. La société apparaît comme polarisée, fragmentée et dépolitisée. À ce contexte s’ajoute l’absence d’une opposition concrète à gauche et d’une déception grandissante des électeurs à l’égard de la politique conduite par le Fidesz. Le déficit de confiance des électeurs hongrois à l’égard des institutions européennes et des élites nationales, la perte de repères dans un monde en mutation, sont autant d’éléments qui permettent de comprendre l’intérêt grandissant d’une partie de la population pour le Jobbik.

Le Jobbik peut alors se positionner comme un parti d’opposition crédible. Pour György Szilágyi, chef de file du parti à Budapest, « le Jobbik, ce n’est pas un parti, c’est une communauté » et c’est peut-être bien cette capacité à faire communauté qui pourrait lui permettre de progresser encore dans les urnes.

 


[1] Mouvement pour une meilleure Hongrie
Nous qualifions dans la suite de cet article le Jobbik comme étant un parti d’extrême droite au regard de l’échiquier politique français mais nous nous devons d’expliquer à nos lecteurs que la Cour Suprême de Hongrie a rendu un arrêt dans lequel elle considère que les présentateurs de télévision ne peuvent pas qualifier le Jobbik de parti d’extrême droite car ce qualificatif relève d’une opinion de nature à donner une impression négative aux téléspectateurs.
[2] L’agrarisme est un mouvement social rural. Il avait pour objectif de défendre les intérêts agraires et les populations rurales. Différents mouvements se réclamant de cette idéologie ont vu le jour entre le XIXème siècle et le début du XXème siècle sur le continent européen.
[3] Le mariage civil est instauré par une loi de 1894 en Hongrie. Elle abroge les neuf législations religieuses  qui régissaient jusqu’alors le mariage dans ce pays. L’introduction du mariage civil a aussi permis la généralisation du divorce.
Voir à ce sujet : Dittgen A., « Les mariages civils en Europe : histoires, contextes, chiffres », Droit et Société, 36/37 – 1997, p. 309 – 329
[4] La République des Conseils de Hongrie a duré 133 jours (mars – août 1919). Le gouvernement révolutionnaire a pris de nombreuses décisions telles que la nationalisation de certaines entreprises ou banques. Ces mesures ont entraîné une situation de pénurie dans un pays déjà très éprouvé par la guerre.
[5] Le Général Horthy était le chef des forces armées dans le gouvernement contre-révolutionnaire de Szeged. Cependant, la République des Conseils disparaîtra au moment où les armes françaises et roumaines, sous le commandement d’Henri Berthelot, occupèrent Budapest. A ce sujet, voir Smotkine H., Hongrie, Collection Que sais-je ?, Paris, Presses universitaires de France, 1984, 127 pages
[6] Les représentants de la Hongrie, puissance vaincue, sont reçus pour les négociations à Paris comme des prisonniers.
« On les reçut comme des prisonniers. Ils furent enfermés, sous la garde de policiers avec l’interdiction d’en sortir. Seul, le comte Apponyi, en considération de son grand âge (74 ans), fut autorisé à faire un petit tour de promenade, escorté d’un inspecteur de la Sûreté. » – Daruvar (de) Y., Le destin dramatique de la Hongrie. Trianon ou la Hongrie écartelée, Paris, Les Editions Albatros, 1971, 253 pages
Ce Traité est un élément structurant dans les revendications nationalistes.
[7] Il s’agit des arbitrages de Vienne qui, sous l’influence de l’Allemagne et de l’Italie, ont permis de satisfaire une partie des revendications territoriales de la Hongrie. Le premier arbitrage est rendu en 1938 et le second en 1940. Ils conduisent au démantèlement de la Tchécoslovaquie et à une diminution du territoire de la Roumanie.
Ces territoires englobent des minorités juives importantes qui seront victimes de brimades et de violences de toutes sortes.
[8] Molnar M., Histoire de la Hongrie, Paris, Perrin, 2004, 469 pages
[9] L’irrédentisme vient de l’italien irredentismo et irredento ce qui signifie non libéré. Il s’agit dans un premier temps d’une doctrine politique italienne revendiquant l’unification politique de l’ensemble des territoires de langue italienne ou ayant appartenu à des États italiens.
Il est désigne aujourd’hui tous les nationalismes ayant des revendications territoriales.
[10] Les déportations ont été reprises et amplifiées à l’arrivée au pouvoir de Szálasi malgré l’opposition de Horthy.
[11] Les Échos, 13 mai 1993
Fülöp M., « La politique étrangère hongroise dans le contexte de l’Europe centrale. », Politique étrangère N°1 – 1994 – 59e année pp. 115-128.
[12] István Csurka était l’un des fondateurs du MDF. Il a été membre de la direction du parti entre 1989 et 1993. Il était en opposition avec la ligne dictée par le 1er Ministre, Jozsef Antall, qui voulait du MDF un parti chrétien démocrate comme la CDU allemande. István Csurka était également en opposition avec l’orientation plus libérale que souhaitait adopter son parti.
[13] Le journal Forum hongrois est tiré à 40 000 exemplaires.
[14] Dávid Kovács est un ancien président du Jobbik
[15] Malgré une mobilisation moindre des électeurs de gauche, elle reste le premier groupe parlementaire d’opposition devant le Jobbik avec 38 députés sur 199. Elle réussit à maintenir cette position grâce à la coalition des cinq partis de gauche : MSZP, EGYÜTT, DK, MLP et PM.
[16] « A Jobbik listázná, hány veszélyes zsidó ül a kormányban », Népszabadság,‎ 26 novembre 2012
[17] « Une extrême droite qui n’exècre pas l’islam », Le Monde Diplomatique, avril 2014
Voir également le livre du leader du Jobbik
Vona G., Született augusztus 20-án, Budapest, Magyar Hirek, 2011
[18] L’Express, 19 septembre 2006
[19] Le Nouvel Obs, 19 septembre 2006
[20] Propos tenus par G. Vona dans le quotidien Magyar Hirlaq
[21] Le Jobbik ne fait pas réellement de distinction entre Roms et Tsiganes.
[22] « La ségrégation pour éviter « la guerre civile », Hu-lala.com, 2 septembre 2010
[23] « Démons et fantômes de la Hongrie », Le Monde, 18 juillet 2009
[24] La Garde Hongroise a été dissoute en 2009 sur décision de la Cour d’Appel de Budapest. Néanmoins, une organisation très similaire a été recréée presque immédiatement après.
[25] Le Jobbik souhaiterait que les Églises jouent un rôle plus important dans nos sociétés.
[26] Ce drapeau est notamment utilisé par la Garde Hongroise.
[27] Ce blason figure actuellement sur le drapeau de la Slovaquie.
[28] Le Festival Magyar Sziget est un festival alternatif organisé par une organisation proche du Jobbik. Il prend le contrepied du très connu Sziget festival (Festival de l’Ile).
Le Festival Magyar Sziget est présenté comme l’événement « patriotique » le plus important de Hongrie. De nombreuses délégations européennes patriotiques et identitaires participent chaque année à ce festival
[29] Les réseaux sociaux sont utilisés massivement par les sympathisants et les membres du Jobbik. Au 5 janvier 2015, la page Facebook du Jobbik était suivie par 290 000 personnes, celles de Gábor Vona par 262 000 personnes. Celle du Fidesz par près de 185 000 personnes.
[30] Lánczi A., Nemzet és radikalizmus – Egy új pártcsalád felemelkedése, Budapest, Századvég Kiadó, 2011, 388 pages
[31] « La Hongrie court après ses fantômes nazis », Slate, 15 juin 2012
[32] Une étude Ipsos publiée en 2012 montrée que 75% des Hongrois estimaient que le pays n’allait pas dans la bonne direction. Néanmoins, le Fidesz est sorti grand vainqueur des élections législatives de 2014 avec l’obtention de 133 sièges sur 199 au Parlement.
[33] Selon une étude IPSOS, publiée en février 2015, est perçu de plus en plus positivement dans l’opinion publique, quand la popularité du Fidesz s’effrite au profit de Jobbik. Si des élections avaient dû se tenir au moment du sondage, le parti aurait potentiellement recueilli 27% des suffrages, l’alliance Fidesz-KDNP 40% et les socialistes de la Coalition démocratique (DK) 6%. (Sources : hu-lala.org – Hungary Matters et MTVA)
[34] Le nom a été choisi en l’honneur du Roi Béla IV, chargé de la reconstruction du pays après l’invasion tatare du 13ème siècle.

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