© Jonathan Davis LimbicPour comprendre les enjeux des élections dans les Balkans occidentaux[1], il convient de revenir sur l’histoire de la Yougoslavie. C’est au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale et sous l’impulsion de Tito que la République socialiste fédérative de Yougoslavie (RSFY) voit le jour sur la base de l’égalité entre les différentes nationalités constitutives. D’abord soutenu par l’URSS de Staline, Tito, soucieux de l’indépendance du pays, rompt rapidement avec les soviétiques et s’intègre dans le mouvement des non-alignés[2]. L’instauration et le maintien du régime autoritaire se sont appuyés sur les différentes nationalités. Peu de temps après la mort du dirigeant communiste en 1980, le pays commence à nouveau à souffrir de troubles internes. Plusieurs des peuples constitutifs souhaitent davantage d’autonomie, les tensions entre slaves et non-slaves ressurgissent. La chute du mur de Berlin impacte directement le régime vacillant. En 1991, la Croatie, la Slovénie, la Bosnie-Herzégovine et la Macédoine[3] proclament leurs indépendances qui sont reconnues par la scène internationale. La légitimité de la Yougoslavie composée maintenant de la Serbie et du Monténégro est loin de faire l’unanimité sur la scène internationale. Le contexte géopolitique, la désagrégation de la RSFY, les velléités territoriales et les montées d’anciennes rancunes et divergences sont autant de facteurs à l’origine des guerres de Yougoslavie[4]. Dans cette série de conflits très violents, les oppositions ethniques et religieuses ancestrales réapparaissent et se manifestent par des crimes de guerre : assassinats de serbes dans les régions croates, de croates dans les régions serbes, ou des meurtres de musulmans bosniaques en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. L’OTAN intervient en mars 1999 déclenchant ainsi la première et unique intervention militaire en Europe depuis 1945. En octobre 2000, le gouvernement de Milosevic s’effondre onze ans après la chute des régimes communistes d’Europe centrale. La Yougoslavie seulement composée de la Serbie et du Monténégro est éphémère, et l’indépendance de ce dernier en 2006 représente la dernière étape de la dissolution de l’ancienne fédération yougoslave. Les conséquences d’une lente décomposition de l’économie suivie d’une longue période de conflits armés sont encore très lourdes aujourd’hui. A ce jour, nombre d’Etats ne sont pas parvenus à retrouver leur niveau de vie des années 80.

Après la Slovénie en 2004, la Croatie intègre l’Union Européenne en 2013 aux termes de six années de négociations. Aujourd’hui, à l’observation des investissements directs à l’étranger (IDE) dans la région depuis 1999, on constate que les Etats non-intégrés à l’UE sont nettement moins attractifs que leurs voisins fraîchement intégrés. C’est pourquoi dans leur grande majorité, ils ont logiquement manifesté le désir d’entrer dans l’Union puisque l’adhésion apparaît comme un moyen d’atteindre un régime de croissance rapide et de rejoindre le niveau de vie des pays dits riches. L’ancienne République yougoslave de Macédoine (ARYM), a négocié et signé un accord de stabilisation et d’association (ASA) en 2001, tout comme l’Albanie en 2006, le Monténégro en 2007 (moins d’un an après l’indépendance), et enfin la Serbie et la Bosnie-Herzégovine en 2008. C’est pourquoi les questions autour de l’intégration européenne sont très importantes tout comme la stabilité politique de ces pays qui en est l’une des conditions. C’est pourquoi il faut comprendre les enjeux autour des dernières élections y ayant eu lieu, au cours de ces douze derniers mois, car celles-ci influeront tant sur la direction des politiques intérieures que sur les relations avec l’UE. Notons que Bruxelles exige des candidats des garanties économiques mais aussi de stabilité politique, économique et sociale qui seront le fruit de la politique mise en place par les édiles issus des urnes. Cependant, l’UE qui demande tant de résultats évaluables et quantifiables sur le papier devrait peut être se soucier de la situation interne des pays et du sentiment des différents peuples à son endroit. En effet, nombre de ces pays connaissent une corruption galopante à laquelle la population s’est résignée. Cette conclusion peut être rapprochée des taux d’abstention et des scores des partis radicaux et nationalistes observés.

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Malgré la très récente intégration, s’est paradoxalement développé en Croatie un sentiment d’euroscepticisme. En effet, à l’effondrement de l’agriculture et l’inflation galopante s’est ajoutée une stagnation des salaires. Les tensions remontent entre serbes et croates suite aux non-lieux rendus par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie[5] (TPIY) dans les derniers procès pour crimes de guerre. Lors des élections européennes du 25 mai dernier, seulement 25% de la population votante se sont rendus aux urnes, montrant par là même leur désintérêt pour l’UE fraîchement intégrée. Si l’on note une percée historique et inattendue des Verts qui obtiennent un des onze sièges au Parlement européen, la coalition de droite dirigée par la Communauté démocratique croate (HDZ) a, elle, remporté les élections européennes avec 41% des voix (cinq élus), l’extrême droite obtenant un siège. La Slovénie, a connu le plus faible taux de participation jamais observé dans son histoire avec 23,6%. Le Parti démocratique slovène[6] (SDS, droite) de Janez Janša, récemment condamné pour corruption, a obtenu 24,86% des voix, soit trois des sept sièges slovènes. La montée de la droite est également confirmée par les résultats de la coalition conservatrice Nova Slovenija (Nsi) / Slovenska Ljudska Stranka (SLS), qui remporte deux autres sièges avec 16,46 % des voix.

En Albanie, malgré l’intensification du nationalisme depuis l’indépendance du Kosovo et les enquêtes d’opinion soulignant le soutien croissant de la population aux minorités albanaises du Kosovo, l’Alliance rouge et noire, le parti d’extrême droite nationaliste, n’a obtenu aucun siège au Parlement lors des législatives de juin 2013. En effet, suite à ces élections marquées par la mort par balle d’un homme ainsi que d’autres dérives plus à la marge, l’Alliance pour une Albanie européenne (gauche) s’est taillée la part du lion en remportant 84 sièges. Ces résultats mettent fin aux huit années de gouvernement du Premier ministre conservateur Sali Berisha. Toutefois, le retour des nationalistes sur la scène politique a modifié le discours des politiques qui tentent de s’accommoder de la situation pour ne pas perdre d’électeurs, d’autant plus que les nationalistes n’ont pas de discours anti-européen : à l’instar de leurs compatriotes, ils sont favorables à l’intégration de leur pays à l’UE.

En 2013, deux candidats s’affrontaient lors de l’élection présidentielle au Monténégro, le président sortant en poste depuis 2003, le social-démocrate Filip Vujanovic, face à l’indépendant Miodrag Lekic (conservateur) soutenu par Nouvelle Démocratie serbe (partisan d’une union avec la Serbie). Le premier l’a emporté de justesse, en obtenant 51.2%, mais l’élection a été suivie avec un taux de participation de 63.9%.

Le 16 mars 2014, les serbes élisaient les 250 députés de l’Assemblée nationale à travers une élection anticipée. Le Parti progressiste serbe d’Aleksandar Vučić, nationaliste et homme fort de Belgrade remporte une majorité absolue avec 158 sièges obtenus, laminant ainsi l’opposition. Néanmoins le faible taux de participation (53,09%) entache cette victoire. Si cet homme d’Etat a remporté les élections avec sa volonté affichée d’intégrer l’UE, ses déclarations ambigües et ses rapports proches avec Moscou, qui a une influence forte sur l’économie très dégradée du pays, peuvent laisser penser le contraire.

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Le 27 mai, la Macédoine élisait son parlement, la Sobranie, composée de 132 sièges par élections anticipées, et procédait au second tour de l’élection présidentielle. Là encore un fort taux d’abstention: 45,64 % pour le second tour, et un peu moins fort pour les législatives soit 35,95%….. Les nationalistes du VMRO-DPMNE ont remporté une victoire écrasante, malgré les scandales qui visent le Premier ministre Nikola Gruevski. Concernant l’organisation du scrutin, l’OSCE regrettait plusieurs entorses au processus démocratique. A peine plus d’un mois après, les trente-trois députés d’opposition ont remis leurs mandats pour protester contre la violence croissante du pays, le plongeant ainsi dans une crise politique et devra sans doute procéder à de nouvelles élections. Cette situation risque également de contribuer à un rapport négatif de la Commission européenne sur les progrès du pays et le ralentissement du processus d’intégration.

Le 8 juin, le Kosovo élisait à son tour son parlement. Le bon déroulement du scrutin a été majoritairement salué en Occident, et Belgrade enjoignait les serbes du Kosovo d’y participer, suivant ainsi les directives de Bruxelles. Pourtant, beaucoup de ces électeurs se sont vus refoulés entre autre dans les villes de Peja, Istog et de Fushe Kosove, les assesseurs refusant de reconnaitre la validité de leurs documents. Sans surprise, et malgré un faible taux de participation (41,54%), les résultats étaient très favorables au Premier ministre en place, le contesté Hashim Thaci. Beaucoup nourrissent de sérieux doutes quant à la capacité de ces nouveaux élus à faire évoluer le pays face à l’absence d’évolution des droits de l’homme et de la femme, à l’explosion de l’économie grise nourrie de multiples trafics (drogues, organes[7]).

Le prochain scrutin : la Bosnie-Herzégovine

En Bosnie-Herzégovine, les élections générales devraient se dérouler en octobre prochain. Pour peu qu’elles aient lieu, celles-ci seront tout particulièrement intéressantes, car non seulement ce seront les premières à être organisées sans la supervision de l’UE, mais en plus elles viseront les deux chambres, les trois présidents tournants et la présidence de la République Srpska.

Alors que le mouvement des « plénums » s’essouffle, vraisemblablement à la suite des pressions de la part du pouvoir et au manque de soutien occidental, il faudra analyser non seulement les résultats mais aussi les conditions de ces votes. Le pays se trouve à l’heure actuelle dans un tel marasme politique et une telle corruption gangrène l’Etat qu’il s’est révélé incapable de souscrire aux demandes de l’UE concernant sa potentielle intégration.

Pourtant un sentiment nationaliste fort émerge dans la région. Il se renforce par un euroscepticisme alimenté par l’évolution perçue négativement de la part de la Croatie, par les délais qui semblent infinis pour analyser les dossiers de candidature et enfin par les normes fixées par l’UE toujours plus difficiles à atteindre. S’ajoute le fait que Bruxelles ne paraît pas s’impliquer réellement dans des dossiers comme la lutte contre la corruption. Cependant, la montée des radicaux aux élections reste à relativiser tant les taux de participation ne montrent pas un engouement réel de toute une population.

Par contre, ces chiffres soulignent une résignation de la population et, en creux, une désillusion, une perte de confiance dans les processus même de la démocratie qui semble n’avoir pas réussi à améliorer la vie quotidienne en vingt ans. Si un mouvement comme celui des plénums paraissait être un sursaut d’espoir, son essoufflement au profit du système en place risque de démotiver encore un peu plus les habitants devant assumer la reconstruction consécutive aux inondations. Cette résignation pourra pousser la population à se tourner vers les valeurs nationalistes faute de croire ou de pouvoir croire en autre chose qui ne leur semble pas relever de l’illusion.

En tout état de cause un accompagnement attentif de l’Union Européenne sera nécessaire sans quoi ces Etats pourraient s’enfoncer dans des dynamiques les menant vers un repli sur eux-mêmes permettant aux édiles en place d’habiller leurs propres processus électoraux des haillons qu’ils auront arraché à la démocratie, seuls fruits de leur expérience acquise auprès de Bruxelles.

On peut d’ailleurs s’interroger sur le rapport entre le fort taux d’abstention aux élections et les manœuvres observées ça et là dans le processus électif par l’OSCE lui même….

Dans cette hypothèse ces élections ne participeraient pas à l’amélioration de la vie des habitants, encore moins à l’avancée d’une vraie démocratie dans cette zone, toujours sensible, aux portes de l’Europe.

Que l’UE se soit réjouie du processus électoral kosovar, alors que des électeurs serbes venus aux urnes pour la première fois ont été sciemment boutés dehors, sera certainement pris comme une gifle. De même, l’absence de soutien aux plénums a été perçue comme une volonté de laisser la population se débrouiller pour peu que les apparences de stabilité soient sauves. L’intervention et l’implication de l’UE en Ukraine, bien que maladroite, aura été très visible, et il y a fort à parier que les populations des Balkans se sentent en comparaison là encore laissées pour compte.

Dans ce contexte les prochaines élections générales de Bosnie seront à suivre avec un intérêt tout particulier dans leurs résultats et leurs processus mais aussi dans la réception qui en sera faite au sein même de l’UE.


[1] Cette appellation regroupe généralement la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, le Kosovo, la Macédoine, le Monténégro et la Serbie. C’est-à-dire les pays de l’ex-Yougoslavie sans la Slovénie ainsi que l’Albanie.
[2] Initié pendant la Conférence de Bandung en 1954, le mouvement des non-alignés correspond à un courant en diplomatie internationale visant à rester neutre et ne pas prendre partie à la logique de bloc durant la Guerre Froide.
[3] La question macédonienne restait bloquée par le veto grec.
[4] Série de conflits sur l’ancien territoire de la RSFY entre 1991 et 2001. Débutée en 1991, la guerre de Bosnie s’achève avec les accords de Dayton, entrés en vigueur le 20 décembre 1995. L’indépendance du Monténégro en 2006 représente la dernière étape de la dissolution de l’ancienne Fédération Yougoslave.
[5] Le TPIY est une juridiction instituée par le Conseil de Sécurité de l’ONU afin de poursuivre et juger les personnes s’étant rendues coupables de violations du droit international humanitaire à compter du 1er Janvier 1991, c’est-à-dire Durant les guerres de Yougoslavie.
[6] La formation de l’ancien Premier ministre Janez Janša
[7] Comme le dénonçait Carla Del Ponte à la fin de l’exercice de sa fonction de procureure de l’ICTY de 1999 à 2007). Dans ses accusations qui lui ont valu maintes controverses, elle impliquait même Hashim Thaci. (cf. son ouvrage « The hunt » de 2008)

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