© Sonia Samuelson

© Sonia Samuelson

De retour d’un petit séjour du côté de Salvador, dans l’Etat de Bahia, j’ai bien évidemment été confronté aux préparatifs de la 20ème édition de la Coupe du monde de football. Il ne va pas être ici question d’analyse géopolitique approfondie mais plutôt d’un témoignage de propos captés ci et là confirmant un discours entendu depuis quelques mois.

Pendant longtemps, dans l’imaginaire français et européen, le Brésil nous semblait être la destination idéale pour accueillir la « fête du ballon rond ». Le royaume footballistique par excellence, le berceau de quelques-uns des plus beaux joueurs qu’il ait été donné à la Terre de porter et du football samba, où les bébés dribblent avant même de savoir parler, la fête, les métissages, la beauté… Une représentation victime d’une caricature excessivement positive en quelque sorte.

L’émergence de mouvements sociaux Ă  l’occasion de la Coupe des ConfĂ©dĂ©rations[1] a menĂ© notre image fantasmĂ©e Ă  se calquer peu Ă  peu sur une rĂ©alitĂ© moins idĂ©ale. Clairement, les brĂ©siliens ne sont pas que de joyeuses personnes toujours souriantes se baladant la balle au pied en dansant la samba ! Ce sont aussi des citoyens avec une conscience politique, un point de vue aiguisĂ© sur l’organisation de cet Ă©vĂ©nement Ă  l’impact international, qui, pour la plupart, refusent de se soumettre Ă  la forme de diktat exercĂ©e par la FIFA[2] que le pouvoir en place ne cesse de relayer. Car ils se rendent bien compte que les autoritĂ©s politiques ne tiennent pas les manettes, mais plutĂ´t ce qui ressemble de plus en plus Ă  l’une des institutions ayant le plus de pouvoirs sur la planète : la fameuse FIFA. A la tĂŞte de 207 fĂ©dĂ©rations (plus que le nombre d’Etats reconnus par la communautĂ© internationale : 197), elle est impliquĂ©e dans la vie sportive d’autant de territoires. Lorsque l’on voit les sommes drainĂ©es aujourd’hui dans le monde du football professionnel – mĂŞme si cela ne concerne Ă©videmment pas toutes les fĂ©dĂ©rations – on peut facilement imaginer le poids et l’influence que reprĂ©sente cette fĂ©dĂ©ration internationale.

© Sonia Samuelson

© Sonia Samuelson

Un poids tel que le gouvernement brésilien n’a pas hésité à expulser de leurs logements des centaines de milliers d’habitants, à raser des quartiers entiers pour y installer des infrastructures conformes aux standards de la FIFA. Pour la seule ville de Rio, Amnesty International estime qu’en décembre dernier, 19 000 familles, soit environ 100 000 personnes, avaient déjà été expulsées avec en contrepartie une somme dérisoire et la plupart du temps un relogement très éloigné du quartier dont on venait de les éjecter[3]. L’immense majorité de ces évictions a eu lieu dans les quartiers les plus défavorisés et des favelas entières ont été rasées. Les conséquences négatives sont multiples (perte d’emploi, de repères, de lien social…). Si l’on observe ce phénomène en toute objectivité, on ne peut en avoir une vision unilatérale. L’utilisation de l’argument de la Coupe du monde n’est pas là que pour satisfaire les exigences de la FIFA, c’est aussi une occasion rêvée pour les autorités de faire disparaître ces quartiers qui nuisent tellement à l’image du pays et d’en disperser les habitants. Ainsi la misère sera moins visible, car davantage parsemée. Par conséquent, même s’il existe dans ce cas une forme de sujétion de l’Etat, ce dernier y trouve d’une certaine manière son compte. Et là-dessus, la population n’est pas dupe.

 

© Sonia Samuelson

© Sonia Samuelson

En discutant avec des Bahianai(se)s de cet événement, peu importe l’origine sociale, le discours était quasiment unanime : « nous sommes impatients de vivre les matchs de la Seleção[4] mais on se demande vraiment pourquoi cette compétition est organisée chez nous, surtout à la lumière des conséquences sur notre quotidien et de l’absence de perspectives positives à long terme quant à l’utilisation des infrastructures construites pour l’occasion. »

Bon nombre de ces infrastructures présentent d’ailleurs des retards de construction qui n’ont pas pu être résorbés avant le 12 juin, date d’ouverture de la compétition. Dans le cas de Salvador, il y a l’exemple de cette gare routière en construction à proximité du stade local qui accueillera des matchs, entre autres, de l’Espagne, de la France, des Pays-Bas ou encore de l’Iran. Cette gare devait être érigée pour l’occasion mais, le 30 mai, le chantier était loin d’être achevé. L’accélération soudaine des travaux faisait gentiment rigoler les habitants de la ville pour une simple raison : le début de l’hiver et avec lui, la chuva[5]. Des trombes d’eau telles qu’il est impossible de travailler à l’extérieur alors qu’une bonne partie des éléments nécessaires à la construction de ce type de bâtiment a besoin d’un temps de séchage… Or, quand le taux d’humidité dans l’air frise les 100%, le temps de séchage est légèrement compromis tout comme l’avancée des travaux. Il y a effectivement de quoi sourire, même si cela relève d’une certaine forme de cynisme.

Il faut bien l’admettre, ce pays respire le football, il est présent quasiment partout et les mini matchs improvisés sont légion. Le Brésil, au contraire de la France, peut s’enorgueillir d’avoir une véritable culture footballistique. Mais certains brésiliens se font un point d’honneur à casser le mythe selon lequel leur pays serait le plus grand de tous dans ce sport. Le hasard a voulu que je croise un groupe de supporters de Palmeiras, un des grands clubs de la ville de São Paolo, venus à Salvador à l’occasion d’un match de leur équipe. Ils m’ont justement expliqué que la relation au foot n’était pas celle que les Européens idéalisaient et que le vrai pays du football, celui de la passion fusionnelle et des stades bouillant était plutôt l’Argentine. Confidence d’autant plus intéressante et certainement très honnête lorsque l’on connaît la concurrence entre les deux pays dans ce domaine.

 

© Sonia Samuelson

© Sonia Samuelson

L’échange s’est ensuite rapidement orienté vers la Coupe du monde. Leur discours a révélé une profonde incompréhension quant à l’organisation d’un événement de ce type dans leur pays qu’ils ne considèrent pas encore prêt ni économiquement ni socialement. D’après eux, et il est difficile de leur donner tort, il y a tellement d’autres priorités à financer comme l’accès à l’éducation, la réhabilitation des quartiers vétustes, la lutte contre la corruption…

La réticence populaire s’explique majoritairement par l’injection des fonds publics dans le financement de la Coupe du Monde. Or celle-ci avait été « vendue » par la CBF (Confédération Brésilienne de Football) à la population comme étant la première financée, dans sa quasi-totalité, par des fonds privés. Finalement, c’est le contraire qui s’est passé puisque les investissements privés n’ont couvert que 22% des dépenses nécessaires à l’organisation. Où trouver alors les 78% restants si ce n’est dans les deniers publics ? Le coût de la vie a tellement augmenté ces dernières années (transport, logement…) que l’émergence du Brésil est freinée et pourrait même être remise en question… Suite à la multiplication des retards de construction, les appels d’offre dans le bâtiment ont été facilités, laissant ainsi la porte ouverte à toutes sortes de corruptions (alors même que la population fait de la lutte contre celles-ci une priorité). Dans ces conditions, il n’est pas étonnant de voir une telle fronde populaire se lever ces derniers mois. Un mécontentement qui prend même le dessus médiatique sur l’entame de la compétition. Pour exemple, le 26 mai, jour de l’arrivée de la Seleção à son camp de base, quelques manifestants s’étaient postés à l’entrée du complexe hôtelier de Teresopolis. Les médias télé se sont alors focalisés sur les raisons de leur présence plutôt que sur l’équipe. Bien évidemment, l’aspect sportif a fini par reprendre le dessus au fur et à mesure de la journée mais prioriser le traitement informatif des motivations amenant à manifester est assez significatif de l’esprit d’une bonne partie de la population locale avant le début de la compétition.

Aujourd’hui, il est certain que les initiateurs des mouvements sociaux -essentiellement des personnes issues de la nouvelle classe moyenne- ne sont pas prêts à baisser le rideau le temps de la compétition malgré les délicates demandes lancées par messieurs Michel Platini (président de l’UEFA) et Stepp Blatter (président de la FIFA) à la population brésilienne de bien vouloir mettre entre parenthèse ses revendications et ses manifestations le temps de la « fête du football ». Une Coupe du monde de football qui coûte à elle-seule plus de trois fois le prix trois dernières éditions réunies, soit plus de 10 milliards d’euros, ne peut que susciter la colère des habitants du pays hôte. Surtout si ce dernier est qualifié d’émergent, car même si l’on s’y passionne viscéralement pour le football, il est difficile de digérer le fait qu’on fasse passer ce sport avant le bien-vivre de la population. La chuva, en plus d’être d’une rare intensité arrive généralement sans prévenir. La grogne n’est pas terminée…

 

Villes du Brésil accueillant des matchs de la Coupe du Monde

Villes du Brésil accueillant des matchs de la Coupe du Monde

[1] Compétition ayant pour objectif de tester les capacités d’accueil du pays hôte de la coupe du monde et rassemblant les différents champions continentaux)
[2] Fédération internationale de Football amateur.
[3] En se référant aux chiffres des autorités municipales
[4] L’équipe nationale Brésilienne
[5] La chuva est le terme utilisé au Brésil pour désigner ces pluies torrentielles marquant le début de l’hiver. Littéralement, le mot désigne tout simplement la pluie.