Photo bannièreLe 16 mars 2014, la population de la République autonome de Crimée et de l’enclave de Sébastopol a voté dans des conditions problématiques en faveur de son rattachement à la Fédération de Russie. Pourtant, un certain nombre d’analystes s’accordent à dire que, même si les élections avaient été réglementaires, il est fort probable que le résultat final aurait été le même. Cette conviction tient surtout à l’erreur politique majeure du nouveau gouvernement de Kiev qui, le dimanche 23 février, a proposé d’abroger la loi sur les langues régionales, qui donnait depuis 2010 au russe le statut de seconde « langue officielle » (au niveau régional) en Ukraine[1].

Néanmoins, toutes les conditions du référendum, parfois mal relayées dans les médias occidentaux, forment dans leur ensemble un environnement résolument biaisé. Car, outre l’ « illégalité » de ce vote avancée par les Occidentaux, la tenue très rapide du scrutin, et l’absence de débat public (que ce soit entre Etats, avec la population ou les autorités locales…), les conditions pratiques sont à examiner. Elles sont multiples et posent problème.

            Structures incomplètes, résultats falsifiés

En premier lieu, les choix donnés aux électeurs étaient fallacieux. Le bulletin proposait en effet deux possibilités dont aucune n’était un simple statu quo. Il fallait choisir entre « Êtes-vous  favorable à la réunification de la Crimée avec la Russie en tant que sujet de la Fédération de Russie ? » ou bien « Êtes-vous favorable au rétablissement de la Constitution de la République de  Crimée de 1992 et du statut de la Crimée au sein de l’Ukraine ? ». Ce second choix signifiait revenir à une constitution de 1992 abandonnée presque immédiatement après son adoption, qui faisait de la Crimée une province beaucoup plus autonome, y compris sur ses relations extérieures. Le Kiev Post résumait ainsi l’idée : « Les choix sont donc « Oui, maintenant » ou « Oui, plus tard. » »[2]

En second lieu, la présence et l’encadrement serré de l’armée russe sont des signes évidents d’une anomalie dans le déroulement libre d’une élection. 21 000 militaires étaient déployés, même si tous n’étaient pas russes. Vladimir Poutine, après avoir nié leur présence durant un mois, a finalement admis leur nécessité sur le terrain pour « protéger les Russes », le 27 avril 2014. Le boycott de nombreux ukrainiens et de la plupart des Tatars (12,1% de la population) rend aussi improbable la mobilisation avancée de 83,1% des électeurs. Enfin, Forbes a affirmé avoir eu un accès temporaire aux réels chiffres des résultats du référendum, qui auraient été publiés accidentellement par le Conseil aux Droits de l’Homme. La participation y était chiffrée à 40% (Crimée et enclave de Sébastopol réunies), et le vote pour la réunification avec la Russie composait 55% des suffrages. En tout, 22,5 % de la population en Crimée aura ainsi voté pour une réunification avec la Russie.[3] Les déclarations n’y ont pas fait grand-chose, la Crimée a rejoint la Fédération de Russie, et cet état de fait a été sanctionné surtout verbalement.

La population tatare, très favorable à la Révolution de la place Maïdan, et largement présente à Kiev durant ces évènements, a rejeté avec force ce référendum. Une des raisons essentielles tient en ce que, si Poutine affirme l’appartenance multiséculaire de la Crimée à la Russie en qualifiant d’absurde sa remise à l’Ukraine en 1954, la présence des Tatars sur ces mêmes terres remonte encore davantage dans le temps. Les Tatars nourrissent par ailleurs une certaine appréhension vis-à-vis de leur avenir au sein de la fédération de Russie, car de plus en plus d’actions à l’encontre de leurs libertés et de leur reconnaissance se sont fait sentir. La prudence initiale des autorités russes au sujet de cette communauté dépasse difficilement le poids de l’Histoire et les conditions de vie sur place, ce qui pousse déjà un certain nombre de Tatars à émigrer vers d’autres régions d’Ukraine, dans des conditions précaires.

            Les Tatars sous le « joug russe »

La récupération de la Crimée par la Russie, 60 ans après que Nikita Khrouchtchev l’eut donnée à l’Ukraine, a entraîné une inquiétude chez les Tatars. La population de la péninsule est aujourd’hui majoritairement d’ethnie russe, ce que le Kremlin a largement utilisé comme argument pour justifier de cette « récupération » territoriale, qualifiant d’incohérente la démarche de l’ancien premier secrétaire du parti communiste de l’Union soviétique en 1954. Le peuple tatar de Crimée, au même titre que la population ukrainienne, a connu une histoire complexe avec la Russie depuis la pénétration progressive des tsars sur leurs terres. Cette histoire prend une part considérable dans les représentations liées aux craintes des Tatars de Crimée aujourd’hui.

Les Tatars sont un peuple turcique dont les origines se retrouvent dans différentes peuplades pontiques et des steppes, mais aussi dans la Horde d’or mongole. Leur unité ethnique s’est effectuée principalement entre le XVème siècle (leur conversion à l’Islam suit celle du seigneur Özbeg, khan de la Horde d’or entre 1313 et 1341) et le XVIIIème siècle sous l’égide, lointaine et assez lâche, de l’Empire ottoman dont le khanat de Crimée était un vassal prospère.

Si les Tatars constituaient la majorité de la population de la péninsule durant ces siècles, la prise du territoire par la Russie a progressivement transformé la démographie ethnique de cette province. Rendue indépendante par le traité de Küçük Kaynarca de 1774, la Crimée passa définitivement sous contrôle russe en 1783. La population tatare musulmane, turcique, et connaissant un attachement populaire à l’Empire ottoman[4] subit une implication de plus en plus ferme de la Russie sur ses terres. Durant les guerres russo-ottomanes, la Russie nourrit déjà une de ses représentations fondamentales, la « cinquième colonne »[5], incarnée alors par les Tatares de Crimée, agents potentiels de l’Empire ottoman. La politique d’implantation russe se concentre ainsi notamment sur la sécurisation des côtes, qui se traduit par des déplacements de nombreux villages depuis le littoral vers l’intérieur, quelques kilomètres plus loin. La Crimée est intégrée à la province de Novorossia, la « nouvelle Russie » ainsi qu’au gouvernement de Tauride en 1802. La communauté tatare alors majoritaire subit donc une politique de colonisation mise en place par le prince Potemkine, caractérisée notamment par la russification forcée et l’arrivée d’immigrants russes.

Les Tatars entament alors une première vague d’émigration vers l’Anatolie, et s’installent principalement dans les régions d’Ankara, d’Eskişehir, d’Aksaray et de Konya. Au lendemain de la guerre de Crimée, où l’empire russe est défait en 1856 par une coalition de l’Empire ottoman avec la France et le Royaume-Uni, la péninsule reste aux mains de la Russie. La fin de la guerre enclenche un mouvement de population important mais difficilement explicable. Les deux tiers du peuple tatar, soit 200 000 personnes, rejoignent le Sud de la mer Noire et laissent derrière eux les 100 000 derniers Tatars en Crimée. Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer cette émigration massive et soudaine (elle se concentre surtout dans l’année 1860) : la crainte par les Tatars de la répression russe ainsi que la pression des officiels russes sur le terrain ; le facteur religieux (l’Anatolie est surnommée ak toprak, « terre blanche [sacrée]») ; ou encore la communication entre l’Anatolie et Dobrudja, où sont les anciens immigrés et leurs descendants de la première vague, et les Tatars restés en Crimée, qui met en évidence le sentiment de sécurité plus remarquable dans les premiers que dans la péninsule[6].

Carte-n°1-Article-Louis-Tatars-de-Crimée

La russification de la Crimée s’effectue donc selon un schéma atypique qui mêle une démarche de colonisation classique et un départ partiellement spontané de la majorité autochtone. La finalisation de cette transformation ethno-démographique se déroule en 1944, cette fois-ci dans un système de purification ethnique définitive. Sur des allégations de trahison et de collaboration avec le régime nazi (dans lesquelles on retrouve un schéma déjà utilisé après la guerre de Crimée), les forces soviétiques déportent en l’espace de trois jours la quasi-totalité de la population tatare. Entre le 18 et le 20 mai 1944, les 32000 soldats du NKVD[7] impliqués avaient exilés 183 155 Tatars vers l’Ouzbékistan principalement[8], et envoyé 11 000 jeunes Tatars au travail forcé, « un des nettoyages ethniques les plus rapides et les plus exhaustifs de l’histoire. »[9]

Les Tatars ont vraiment commencé à revenir vers leurs terres ancestrales à partir de 1989, et ils constituent aujourd’hui encore une minorité assez faible en Crimée. Malgré leur coexistence avec de très nombreux russes et russophones depuis leur retour, l’action russe et soviétique envers eux constitue un élément encore fondateur de leurs relations.

            Le double langage russe, entre protection et dénégation

Si la Russie s’est montrée protectrice au départ, les évènements survenus depuis l’annexion de la Crimée n’ont pas aidés à rassurer la communauté tatare. Vladimir Poutine signe, dès le 21 avril, un décret de réhabilitation des Tatars, et affirme le statut officiel de la langue tatare en Crimée. La pertinence de cette réhabilitation reste discutable, dans la mesure où Khrouchtchev l’a effectuée en 1956, sans toutefois leur donner le droit de rentrer. Le statut officiel de la langue tatare pose également problème, puisque, comme l’affirme Alim Aliev, responsable de l’ONG Crimea SOS à Lviv, si la langue tatare est officielle, les documents doivent être écrits en tatar, et les officiels doivent la parler, or « la plupart des officiels sont d’ethnie russe… ce n’est pas réaliste, uniquement politique ». Outre cette déclaration, la Russie s’est aussi montrée empressée auprès des Tatars en faisant appel aux officiels de la République du Tatarstan, province russe prospère et aux prétentions régionales, peuplée très fortement de Tatars de la Volga. Plus précisément, Vladimir Poutine a fait appel à Mintimer Shaimiev, ancien président de la République du Tatarstan. Le président actuel, Rustam Temirgaliev, se félicitait aussi en mars dernier du rapprochement entre les deux communautés tatares et l’assurance de la protection de la minorité en Crimée.

Il est essentiel de prendre en compte qu’en dépit de la ressemblance sémantique de ces deux peuples, ils sont très différents. Il est très probable que des éléments les rapprochent effectivement, ces deux peuples étant en partie originaires de la Horde d’or. Ils sont néanmoins très séparés géographiquement et historiquement. Plus encore, « ce nom est trompeur, nous nous appelons « Qırımlı », et non « Tatars », comme nous a nommés la propagande soviétique. Je comprends mieux le turc, ou l’azéri, que cette langue tatare de la Volga ! »[10]

Les manœuvres de la Russie en faveur de la minorité tatare s’avèrent donc uniquement politiques, et assez maladroites pour les Tatars de Crimée. Elles se sont aussi révélées partie intégrante du double langage russe. Mustafa Djemilev, aussi connu sous le nom Mustafa Abdülcemil Kırımoğlu chez les Tatars et les Turcs, est redevenu un symbole de l’oppression des Tatars par la Russie. Ancien dissident soviétique, resté en prison durant quinze ans, il est l’ancien président des Majlis, l’assemblée exécutive et représentative des Tatars de Crimée. Bien que lui ait succédé Refat Chubarov à la tête des Majlis, Djemilev est une figure immensément admirée et respectée dans la communauté. Si le Kremlin a nié sa privation de visa, Djemilev n’a pas pu accéder au territoire russe de Crimée pour participer à une des célébrations les plus importantes des Tatars, celle de leur déportation en 1944. La presque simultanéité de leur réhabilitation par Poutine et de l’interdiction de rassemblement décrétée par le premier ministre de Crimée Sergei Aksyonov jusqu’au 6 juin nourrit l’idée d’une dénégation flagrante des droits des Tatars comme de leur mémoire historique. La tenue d’un rassemblement à la frontière pour protester contre l’interdiction d’accès à Djemilev a été suivie par des promesses de poursuites par le gouvernement de Crimée.

Ce double langage russe s’accompagne d’une situation complexe sur le terrain. La Crimée, péniblement approvisionnée, et subissant ses premières limitations infrastructurelles d’import de gaz, d’eau, de liquidités etc. connaît une crise croissante qui favorise des tensions interethniques déjà présentes. Les Tatars sont régulièrement montrés comme une menace, et ce selon deux axes : la favorisation de l’insécurité par l’extrémisme religieux et politique, ou la « menace ethnique » pure et simple. On a ainsi pu entendre des témoins affirmer s’être faits renvoyer de leur emploi faute de ne pas être slave. Les premiers émigrés hors de Crimée sont d’ailleurs le plus souvent des musulmans pratiquants[11]. Globalement, les pressions ethniques sont encore assez faibles, mais de nombreux indices apparaissent, dans les témoignages aussi bien que sur des tags dans les villes de Crimée, et les gens, prenant peur, ont déjà fui par milliers. Cette crainte se fortifie d’autant plus que les Tatars sont régulièrement soupçonnés de soutenir un fondamentalisme musulman incarné par la formation Hizb ut-Tahrir (Parti de la Libération), organisation extrémiste wahhabite pan-islamique. Au début du mois de mai, Natalia Poklonskaya, procureure en chef de la république de Crimée, accusait des membres des Majlis d’ « activités extrémistes ». Un article du New Eastern Outlook accusait directement Mustafa Djemilev, le 19 mai 2014, d’avoir « activement utilisé sa position au sein des Majlis pour promouvoir l’islam radical, et par-dessus tout le groupe Hizb ut-Tahrir al-Islami, qui est reconnue comme organisation terroriste dans un grand nombre de pays ». Les Majlis se sont cependant constamment opposés à cette organisation, et les membres Tatars de l’assemblée de Crimée ont demandé son bannissement en 2008. Djemilev lui-même a affirmé que cette mesure n’était pas suffisante, et qu’ « il faut travailler avec les gens directement, et leur expliquer ce qu’est l’idéologie désastreuse adoptée par les membres d’Hizb ut-Tahrir. »[12]

            Ces éléments de propagande à l’encontre de la communauté tatare s’engagent donc vers des généralisations mal étoffées. Alim Aliev affirme que la perspective de révoltés tatars poussés dans leurs derniers retranchements par le Kremlin et Simféropol constitueraient une occasion rêvée de mener à bien une politique plus brutale à leur encontre. Les pressions à l’encontre des Tatars sont d’autant plus aisées à mettre en place que leur soutien pour Maïdan et les « fascistes » et « bandéristes[13] » de Kiev a été général. La politique russe en Crimée est donc également tributaire de la population russe dans la péninsule. Les demandes tatares d’une plus grande autonomie en sont un exemple, car « Si Poutine accordait cela [aux Tatars], un grand nombre de Russes ici lui demanderaient des comptes !» affirme Aliev.

            La détermination de rester : une quatrième émigration modeste mais difficile

            Un certain nombre d’habitants de la Crimée en ont émigré depuis son annexion par la Russie. Environ 10 000 sont partis, pour différentes raisons. On l’a vu, la première vague était surtout inquiète pour des raisons religieuses, mais certains activistes du Maïdan de Simferopol ont subi des pressions qui ont motivées en partie leur départ. D’autres enfin ont subi des pressions purement ethniques. La plupart craignent simplement la suite des évènements et un accroissement de la pression ethnique. La majorité d’entre eux sont partis pour Kiev et Lviv, quelques-uns pour d’autres régions comme Kherson, Vynnitsia ou Odessa. Il est à noter que ces gens-là sont partis pour des régions que les médias russes dépeignent comme dirigées par les fascistes de l’Ouest.

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Les conditions d’accueil s’avèrent très précaires, de nombreux résidents n’ont pas de famille dans l’Ouest et le centre. L’Organisation Non Gouvernementale Crimea SOS, a été créée dès l’arrivée des little green men (les soldats des forces spéciales russes) en Crimée, le 27 février 2014. Dirigée à Kiev par Tamila Tasheva et à Lviv par Alim Aliev, deux Tatars de Crimée, elle aide tous les émigrés ayant besoin d’aide dans ces deux villes mais également gère un pôle informationnel important destiné aux habitants de la Crimée, afin de leur apporter une information dépouillée d’un prisme russe très pesant. Elle a rapidement reçu aussi bien le soutien d’un gouvernement, perdu sur la question de la Crimée, que des Nations Unies, mais elle a également dû faire face à des attaques cyber venues de la Russie ou de Crimée, notamment par l’interruption de certaines de ses lignes téléphoniques destinées à recevoir des appels d’aide.

Malgré les soutiens qu’ils reçoivent, qui leur parviennent aussi de pays tiers, notamment la Turquie, l’Arabie Saoudite, mais aussi le Japon, l’organisation est confrontée à de nombreux problèmes sur le terrain. Les logements, aussi bien que les emplois, sont pourvus temporairement et parcimonieusement : « les hôtels fournissent quelques chambres pour environ une semaine, mais ce n’est pas viable, ces gens ont besoin d’infrastructures ! ». Quelques employeurs se manifestent également, et Crimea SOS les met en relation via notamment les réseaux sociaux avec des demandeurs d’emploi.

Si Kiev est une ville diversifiée, la situation à Lviv peut être plus complexe. Il n’y a pas de mosquée, et la religion est majoritairement catholique ou orthodoxe ukrainienne. Les Tatars et les orthodoxes russes se trouvent en difficulté pour exercer leur foi, à tel point que certains sont repartis en Crimée, considérant que la culture était trop différente dans l’Ouest de l’Ukraine. Avec l’arrivée certes relative mais soudaine de plusieurs milliers de personnes, des inquiétudes sont aussi nées dans la population de Lviv, même si les autorités régionales ont mis en œuvre des structure d’accueil pour soutenir l’activité de Crimea SOS.

De manière générale, les habitants de Crimée, qu’ils soient tatars ou non, sont très attachés à leur terre, et la plupart de ceux qui s’inquiètent de l’annexion russe attendent pour l’instant là-bas. La situation est, in fine, plus difficile pour eux que pour ceux qui sont partis, dans la crainte d’une pression, mais aussi dans l’attente d’un avenir meilleur. Il est probable que la Russie mettra beaucoup en œuvre pour faire de la Crimée une province stable et prospère, au début en tout cas. Pour Alim Aliev, la probabilité d’un retour en Ukraine est faible, et cette perspective s’établit sur au moins une quinzaine d’années. Le cœur de ce problème réside, selon lui, dans la propagande russe et l’ignorance des habitants. Les voyages sont rares (il faut une trentaine d’heures de train pour aller de Simferopol à Lviv), et les habitants de la Crimée subissent la vision russe transmise par les médias. Pour s’en assurer, il suffit de considérer d’un côté le sentiment d’ukrainisation forcée très présent en Crimée (à la question « êtes-vous d’accord avec l’affirmation que la population de Crimée subit une ukrainisation forcée, 52,6% répondait « oui », 22,6% « plutôt oui »), de l’autre la réalité de terrain. Les médias et entreprises russes sont extrêmement présents, la langue la plus parlé (et officielle régionalement) est le russe, l’université tatare donne des cours en russe (il n’y a pas d’autre choix possible) et, enfin, il n’existe que quatre écoles en langue ukrainienne. Ce poids de la vision russe explique donc en grande partie la focalisation sur l’information par l’association Crimea SOS.

La situation pour les Tatars apparaît aujourd’hui complexe. Certains ont aussi décidé de partir pour la Turquie, et ceux qui restent sur place, malgré les quelques assurances verbales du Kremlin, ont en mémoire leur passé en Russie, et craignent des actions plus radicales ou plus définitives de la part des autorités russes ou de Crimée. « Il est très dur psychologiquement, en tant que minorité, sur ses terres, d’entendre, quand on affirme que la Crimée est en Ukraine, « allez-vous en ! »… mais nous ne sommes pas une grande nation, et on peut se mobiliser très rapidement », conclut Alim Aliev. L’annexion de la Crimée, si elle a été tacitement entérinée par le monde entier, garde ainsi en son sein une communauté qui attend le moment d’agir.

Alim Alev, consultant média de 25 ans, cofondateur de SOS-Crimea. Il vient de Simféropol et a vécu à Lviv durant six ans. Alim a decidé de cofonder Crimea SOS le 27 février : « Il y avait trop de désinformation, » dit-il, « et nous voulions donner une idée de ce qui ce passait réellement là-bas ». Crimea SOS commença alors à aider les soldats ukrainiens coincés en Crimée, et les Ukrainiens à quitter la Crimée. Ils ont relogé plus de 500 Tatars de Crimée à Kiev et Lviv.
Crédits photo :  Jacob Balzani Lööv / twitter : @lordcob / website : www.lordcob.com

 


[1] Cette proposition a provoqué de pléthoriques commentaires indignés de la part de la presse russe ou pro-russe, mais elle a aussi été dénoncée par la plupart des commentateurs et décideurs européens. Elle a été rapidement abandonnée, ce qui n’a pas été beaucoup relayé dans cette presse opposée à Kiev.
[2] Kiyv Post, « Two choices in Crimean referendum: yes and yes », 7 mars 2014, consulté le 27/05/2014
[3] www.forbes.com, « Putin’s ‘Human Rights Council’ Accidentally Posts Real Crimean Election Results », consulté le 07/05/2014
[4] M. S. Anderson, « The Great Powers and the Russian Annexation of the Crimea, 1783-4 », The Slavonic and East European Review, Vol. 37, No. 88 (Dec., 1958), pp. 17-41
[5] Cette représentation présuppose la présence constante d’une entité soutenue par l’étranger et visant à déstabiliser l’Etat ou la nation.
[6] Brian Glyn WILLIAMS, « Hijra and forced migration from nineteenth-century Russia to the Ottoman Empire. A critical analysis of the Great Tatar emigration of 1860-1861 », Cahiers du monde russe, 41/1, 2000
[7]  Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, police politique soviétique.
[8] Le NKVD mit en place, de surcroît, une violente propagande à l’encontre des Tatars de Crimée en Ouzbékistan, Les autochtones ne fournirent aucune aide dans la première année, et des cas de lapidation ont été reportés. Il fallut attendre que les deux populations comprennent qu’ils partageaient la même religion et dans une certaine mesure la même culture pour que des liens puissent s’établir.
[9] Otto POHL, « The Deportation and Fate of the Crimean Tatars », article présenté à la Fifth Annual World Convention of the Association for the Study of Nationalities: « Identity and the State: Nationalism and Sovereignty in a Changing World, » 13-15 Avril 2000, Columbia University, New York
[10] Entretien avec Alim Aliev, effectué le 05/05/2014, à Lviv, Ukraine
[11] Le sunnisme tatar est relativement souple.
[12] Mustafa Djemilev le 25 septembre 2009
[13] Référence à Stépan Bandera, nationaliste ukrainien célébré principalement dans l’Ouest de l’Ukraine. Il est accusé par les Russes de collaboration avec les nazis durant la seconde Guerre Mondiale.

Commentaires

  1. […] Le 27 mars 2014, la population de la République autonome de Crimée et de l’enclave de Sébastopol a voté dans des conditions problématiques en faveur de son rattachement à la Fédération de Russie. Pourtant, un certain nombre d’analystes s’accordent à dire que, même si les élections avaient été règlementaires, il est fort probable que le…  […]