élections en afrique photo banièreDans la pratique occidentale, le moment électoral est celui où s’exprime la démocratie dans sa forme la plus aboutie : le suffrage universel. Symbole du « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », l’élection semble incompatible avec la violence parce qu’elle en représente justement l’alternative en permettant un affrontement par les urnes plutôt que par les armes[1].

En Afrique pourtant, les élections se suivent et se ressemblent, entachées de fraudes, d’irrégularités et de violences. La « crise postélectorale » ivoirienne de 2010-2011 imprègne encore les esprits : 3000 morts et des millions de déplacés à l’issue d’une élection qui devait réunifier le pays. Au Nigéria, l’élection d’avril 2011 a donné lieu à un déferlement de violences dans les provinces du Nord, causant la mort de plus de 800 personnes en seulement trois jours. Et les exemples sont nombreux.

Alors que les années 2014 et 2015 seront marquées par une vague d’élections présidentielles en Afrique de l’Ouest, on peut s’interroger sur les mécanismes conduisant au déclenchement de ces violences dites électorales. Seule une compréhension éclairée peut permettre d’anticiper ces crises et, dans une certaine mesure, d’en maîtriser les conséquences. Avant de rechercher les causes de ces violences électorales, il convient donc de dégager quelles n’en sont pas les raisons. Ignorance ou condescendance, de nombreux préjugés circulent dans les sociétés occidentales et chaque conflit africain est une nouvelle occasion de les nourrir.

Le préjugé ethno-centré 

Le problème, c’est que les frontières ont été découpées sans prendre en compte les réalités ethniques. Aucun système démocratique représentatif ne peut survivre dans des Etats peuplés de tribus qui ne pensent qu’à se faire la guerre.

Il est difficile de nier cette réalité qu’est le caractère multiethnique de la plupart des Etats d’Afrique[2]. Néanmoins, il est très raccourci de lui attribuer la responsabilité des conflits dont sont victimes ces Etats. En Afrique comme ailleurs, rares sont les conflits aux origines strictement tribales : ils sont bien plus souvent le résultat de tensions politiques ou économiques. De même, les partis politiques fondés uniquement sur l’appartenance ethnique ne sont pas si courants.

En revanche, le facteur ethnique peut effectivement jouer un rôle important au moment de l’installation des conflits dans le long terme. En effet, lorsque la situation économique ou sécuritaire devient instable, le repli identitaire est un réflexe courant : chacun se solidarise de ce, ou de ceux, qu’il a de plus proche. De ce fait, l’exploitation de l’appartenance tribale permet de mobiliser facilement et rapidement une base électorale ou milicienne en cas de besoin. Par raccourci identitaire, l’appartenance ethnique peut devenir le principal mode d’expression des tensions, pouvant aller jusqu’au génocide ethnique.

© Vues Sur Le Monde mai / 2014

Le préjugé de ‘l’immaturité démocratique’ 

L’Afrique n’est pas prête pour la démocratie : ce n’est pas dans sa culture. Après tout, la plupart des pays d’Afrique ne se sont jamais mieux portés que sous le règne des ‘dictateurs africains’ du début des indépendances.

Cette idée a l’avantage d’offrir une explication toute prête chaque fois qu’éclate un conflit électoral sur le continent africain. Elle mélange dans un seul et même panier les électeurs, partis et seigneurs de la guerre, et balaye d’un revers de la main toute recherche de solution en niant l’intérêt de l’analyse.

En plus de 50 ans, les peuples africains ont eu le temps d’acquérir la conscience politique. La démarche démocratique a très largement imprégné les esprits, les élections sont devenues incontournables et il n’est pas question aujourd’hui de remettre en question ce droit. Le multipartisme est devenu une évidence et les exemples d’alternance politique se multiplient à travers le continent (Bénin, Ghana, Sénégal[3] pour l’Afrique de l’Ouest). Les élites politiques elles-mêmes sont parfaitement conscientes de la nécessité d’un minimum démocratique pour assurer leur légitimité et leur viabilité au pouvoir.

Le problème n’est pas la conscience démocratique ni la volonté, mais la faiblesse institutionnelle et la fragilité du pacte social, qui favorisent l’installation d’un Etat ‘prédateur’ au service d’intérêts individuels alimentés par le clientélisme et la corruption.

Sierra Leone

Une fois ces préjugés abattus, nous pouvons nous attarder sur les raisons et les mécanismes qui favorisent les violences électorales. Même si celles qui parviennent jusqu’à nos médias sont souvent ‘postélectorales’ et sont liées à la contestation des résultats proclamés, ce phénomène commence souvent dès les prémisses de la campagne.

Le contexte électoral

Les élections sont rarement le déclencheur de conflits : elles s’inscrivent généralement dans la continuité de tensions latentes, souvent anciennes, qui trouvent là l’occasion de s’exprimer. L’élection représente l’occasion pour les forces en présence de « faire la guerre par d’autres moyens »[4].

De nombreuses élections sont organisées dans un contexte social et/ou politique extrêmement tendu. Elles peuvent notamment avoir pour objectif de rétablir une situation démocratique après un coup d’Etat (Mali 2013, Côte d’Ivoire 2000), ou réconcilier le pays après une guerre civile (Côte d’Ivoire 2010). Or, une élection à elle seule ne peut pas réconcilier une nation.

A titre d’exemple, l’élection présidentielle de 2010 s’est déroulée en Côte d’Ivoire dans un contexte de tensions politiques et sociales profondes. Dans un pays divisé dont la moitié Nord, administrée par des miliciens, échappait totalement au contrôle de l’Etat depuis 2005, cette élection qui devait réunifier le pays n’a finalement fait que remettre en cause le délicat statu quo. En ajoutant à cela les rivalités politiques hargneuses entre les trois prétendants au fauteuil présidentiel, le déclenchement des violences était presque inévitable.

Cas différent au Libéria en 2005, où une guerre civile ravageuse[5] prend fin avec l’abdication de Charles Taylor et la mise en place d’un gouvernement intérimaire en 2003. Grâce à un travail en profondeur de réconciliation sociale et politique, de justice transitionnelle (Tribunal Spécial pour le Libéria) et de renforcement administratif sous l’égide des Nations-Unies (MINUSIL) et de la CEDEAO[6], des conditions satisfaisantes ont pu être installées pour permettre une élection présidentielle relativement pacifiée au regard du passif national.

La compétition politique : manipulations et intimidations

Plus encore peut-être que le peuple, les élites politiques et les partis sont les premiers acteurs de la compétition politique. Les élections sont pour eux l’occasion de « prendre le contrôle de l’organisation politique la plus institutionnalisée et reconnue par la communauté internationale : l’Etat »[7]. Leur comportement électoral et leur propre adhésion aux règles démocratiques sont souvent la clé d’une élection apaisée.

Ainsi, on a vu souvent des régimes autoritaires chercher à légitimer leur mainmise sur le pouvoir en passant une couche de « vernis démocratique » sur la réalité de leur dictature. Comme le résume si bien l’ancien président Congolais (Brazzaville) Pascal Lissouba : « on n’organise pas des élections pour les perdre ». Manipulations constitutionnelles, intimidations sur les électeurs et les opposants, découpage administratif inéquitable, tous les coups sont permis pour assurer le maintien du dictateur à la fonction suprême. Le Togo, qui fait peu parler de lui, en est un exemple : la dictature Gnassingbé[8], en place depuis 1967, a largement joué sur les dispositions constitutionnelles, le manque d’organisation de l’opposition et la mobilisation des milices pour assurer sa pérennité. L’élection prévue début 2015 devrait voir le maintien tranquille du Président Gnassingbé.

Du côté de l’opposition, on répond avec les moyens dont on dispose. Le chantage au boycott ou à la violence est courant : il a déjà commencé au Nigéria en perspective de l’élection de 2015. Nombreuses sont les élections remportées par le camp sortant en raison du boycott de l’opposition (Côte d’Ivoire 1995, Libéria 2011). La mobilisation ethnique se révèle particulièrement efficace pour alimenter la violence. Plus la situation sécuritaire générale (présence de miliciens, armes en circulation, proximité des seigneurs de guerre avec les milieux politiques) est instable, plus les risques de violence à grande échelle sont élevés.

L’actualité du Burkina Faso illustre parfaitement ces manipulations politiques préélectorales. Au pouvoir depuis 26 ans, le président Blaise Compaoré ne cache plus son intention d’amender la Constitution pour briguer un prochain mandat en 2015. L’opposition s’organise déjà et mobilise la population pour contrer cette manœuvre. Quant à eux, les officiers militaires n’ont pas encore choisi leur camp. La situation sociopolitique, déjà tendue au Burkina, risque de prendre une tournure incertaine à l’approche de l’échéance électorale. Quoi qu’il en soit, et même si Compaoré se désiste, « la compétition électorale en 2015 sera forcément intense[9] », ce qui n’est pas pour rassurer les observateurs.

Commissions électorales et faiblesses institutionnelles

L’existence de règles légales claires, solides, et acceptées par tous les acteurs du jeu politique est indispensable à la réussite d’un processus électoral. Or, la plupart des pays d’Afrique se caractérisent par la faiblesse de leurs institutions étatique et administrative. Contrairement au fonctionnement des Etats ‘forts’, le cadre institutionnel se plie aux circonstances politiques, et non l’inverse, facilitant la manipulation ou la mise de côté du cadre légal et des organes institutionnels.

Parmi ceux-ci, le rôle central est joué par la commission chargée d’organiser les élections, de l’enregistrement sur les listes électorales à la proclamation des résultats, en passant par l’installation et la sécurisation des bureaux de vote et la gestion des contentieux électoraux. Cependant, elle dispose généralement de moyens insuffisants pour mener sa mission à bien et souvent, une organisation précipitée, un manque de temps ou de moyens matériels et légaux, sont en cause dans l’échec des élections.

Autre difficulté des commissions électorales, l’indépendance politique, indispensable pour régler les contentieux électoraux, est rarement totalement acquise en raison du clientélisme extrêmement répandu. En résulte un déficit de crédibilité qui nourrit les contestations électorales, particulièrement dans des contextes où la mobilisation partisane s’effectue largement en fonction des affiliations ethniques ou régionales. L’établissement des listes électorales par exemple représente un enjeu politique de taille et les commissions électorales sont régulièrement soupçonnées d’avoir trafiqué, d’une manière ou d’une autre, la liste des électeurs. Autre moment sensible : la proclamation des résultats. En Côte d’Ivoire (2010), la Commission Electorale Indépendante (CEI), largement acquise à l’opposition, annonce, dans des circonstances chaotiques[10], la victoire d’Alassane Ouattara, passant outre le Conseil Constitutionnel seul habilité à valider les résultats. Dans la foulée, celui-ci, affilié au pouvoir sortant, dénonce les résultats de la CEI pour proclamer la victoire de Laurent Gbagbo. Chacun campe sur ses positions, les deux présidents prêtent serment, la suite des événements est connue.

Enjeux et conséquences

Dans ces conditions, on peut, comme Bertrand Badie, se poser la question : toute élection est-elle bonne à prendre[11] ? Au nom de la démocratie, et pour éviter de céder à la tentation et basculer dans l’autoritarisme, beaucoup d’Etats africains sont contraints d’organiser des élections dans un contexte inadapté, prenant le risque d’aggraver les fractures sociales et politiques.

Les conséquences sont nombreuses sur le long terme. Un régime élu par des élections contestées dispose inévitablement d’une légitimité bancale, avec une partie plus ou moins large de la population qui s’estime lésée par une élection parodique. Dans ces conditions, le rétablissement de la paix sociale et de la cohésion nationale est d’autant plus difficile. Par la même occasion, les risques de subir des tentatives de déstabilisation, pouvant aller jusqu’au coup d’Etat, augmentent. Chaque élection qui dégénère nuit considérablement à la confiance du peuple dans ses dirigeants et à son implication politique. Le résultat en est un contrat social vacillant, des frustrations sociales et politiques aggravées par les difficultés économiques, et l’installation d’une angoisse électorale qui ne favorise pas l’enracinement de la démocratie.

Le Kenya nous l’a montré en 2007, une seule élection réussie ne permet pas de garantir la poursuite de l’apaisement démocratique[12]. Cependant, la violence électorale n’est pas une fatalité. Il est de nombreux exemples, dans l’actualité récente, d’élections soldées par une avancée démocratique notable. Parmi ceux-ci, le plus éclatant, et peut-être le plus improbable, est celui du Sénégal en 2012 : Abdoulaye Wade, 86 ans, au pouvoir depuis 2000, obtient du Conseil Constitutionnel la validation de sa candidature pour un troisième mandat, malgré la limitation constitutionnelle à deux mandats consécutifs. La campagne électorale se déroule dans un climat tendu sur fond de contestations sociales, de violences et de rumeurs de fraudes politiques. A l’issue du deuxième tour pourtant, la population et la communauté internationale assistent à un revirement démocratique des plus inattendus de la part du président sortant : Abdoulaye Wade reconnaît immédiatement et sans une vague la victoire de son opposant Macky Sall, ancien Premier Ministre, qui l’emporte avec 65,8% des suffrages et incarne aujourd’hui un exemple d’alternance démocratique en Afrique de l’Ouest.

 


[1] Voir Liisa Laakso, Insights into Electoral Violence in Africa, in. Votes, Money and violence, Political Parties and Elections in Subsaharan Africa, M.Basedau, G.Erdmann, A.Mehler, 2007 – http://www.diva-portal.org/smash/get/diva2:275038/FULLTEXT01.pdf#page=224
[2] Bien que les réalités ethniques soient extrêmement diverses à travers le continent.
[3] André-Michel Essoungou, Elections en Afrique, entre progrès et reculs, Afrique Renouveau, août 2011 – http://www.un.org/africarenewal/fr/magazine/ao%C3%BBt-2011/elections-en-afrique-entre-progr%C3%A8s-et-reculs
[4] Ibid.
[5] Plus de 250 000 morts entre 1989 et 2003
[6] Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest
[7] Amandine Gnanguênon, Entre guerres et politique, (re)penser les désordres en Afrique, in Conflictualités et Politiques de Sécurité et de Défense en Afrique, P.Pascallon et P.Chaigneau (dir.), L’Harmattan 2012
[8] Etablie en 1967 par Eyadema Gnassingbé, son fils Faure Gnassingbé a pris le pouvoir après sa mort en 2005 lors d’élections violentes et contestées, avant d’être réélu en 2010. Il se présentera à nouveau en 2015.
[9] Gilles Yabi, La démocratie de l’Angoisse : l’Afrique de l’Ouest et ses six élections présidentielles de 2014-2015, http://forums.ssrc.org/african-futures/2014/03/04/la-democratie-de-langoisse-lafrique-de-louest-et-ses-six-elections-presidentielles-de-2014-2015/
[10] Une vidéo édifiante à ce sujet : https://www.youtube.com/watch?v=AJbwx7KMesY  
[11] Bertrand Badie, La diplomatie des droits de l’homme, entre éthique et volonté de puissance, Fayard 2002
[12] Après une alternance relativement réussie en 2002, l’élection kenyane de 2007 a plongé le pays dans une violente guerre civile.

Catégories: Monde noir-africain

Commentaires

  1. […] Dans la pratique occidentale, le moment électoral est celui où s’exprime la démocratie dans sa forme la plus aboutie : le suffrage universel. Symbole du « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », l’élection semble incompatible avec la violence parce qu’elle en représente justement l’alternative en permettant un affrontement par les urnes plutôt que par…  […]