Menace Corée du Nord photo banièreVestiges de la guerre froide, les tensions entre les deux Corées font régulièrement la une des journaux internationaux avec pour fond cette éternelle question : la République démocratique populaire de Corée va-t-elle déclarer la guerre à la République de Corée ? Bien entendu, il faut analyser plusieurs facteurs afin de pouvoir prétendre apporter un élément de réponse.

D’abord le conflit entre ces deux Etats est un conflit en suspens, aucun traitĂ© de paix n’ayant jamais Ă©tĂ© conclu. Les deux parties se sont contentĂ©es de signer un armistice le 27 juillet 1953, Ă©tablissant ainsi une ligne de dĂ©marcation physique entre les deux pays autour du 38ème parallèle : la DMZ (Korean Demilitarized Zone)[1]. De ce fait, il convient de considĂ©rer et d’analyser l’intensitĂ© du conflit qui est certes très long sur la durĂ©e mais qui a nĂ©anmoins fait peu de victimes et de dommages[2].  On recense ainsi une centaine de victimes de part et d’autres, avec une moyenne de deux Ă  trois altercations importantes dans une annĂ©e. Ces altercations sont en très grande partie liĂ©es Ă  ce que l’on nomme : « la guerre du crabe ».

Cette « guerre » est due Ă  la particularitĂ© maritime du conflit. En effet, si comme nous l’avons vu la sĂ©paration territoriale est dĂ©sormais bien Ă©tablie et reconnue par les deux pays[3], il n’en va pas de mĂŞme pour la dĂ©marcation maritime. Il est important de noter que celle-ci a Ă©tĂ© imposĂ©e par le commandement des Nations Unies suite Ă  un non consensus des autres parties (AutoritĂ©s Nord et Sud CorĂ©ennes et les Etats-Unis). La ligne maritime de dĂ©marcation, NLL (Northern Limit Line)[4], aujourd’hui encore en vigueur, a donc Ă©tĂ© Ă©tablie arbitrairement le 30 aoĂ»t 1953 selon des critères historiques (et non pas gĂ©ographiques contrairement au tracĂ© terrestre du 38ème parallèle) mais aussi par le jeu de redistribution de territoires aux deux parties.

Les Nations Unies ont alors dĂ©cidĂ© de garder le contrĂ´le de cinq Ă®les (cf. carte) de la mer de Chine, mais en rĂ©alitĂ© ces dernières sont laissĂ©es Ă  la disposition de la CorĂ©e du Sud. Cependant, ces Ă®les se trouvent Ă  seulement 16 kilomètres des cĂ´tes Nord-corĂ©ennes alors qu’elles se situent Ă  190 d’Incheon, leur district de rattachement Sud-CorĂ©en.

A l’origine, ces Ă®les suscitaient peu d’intĂ©rĂŞts pour la CorĂ©e du Nord qui ne disposait pas alors d’une force maritime suffisante pour avoir une quelconque prĂ©tention maritime. Aujourd’hui elles se retrouvent dĂ©sormais au centre du conflit, d’une part, par leur situation stratĂ©gique – point d’entrĂ©e depuis la mer de Chine vers la pĂ©ninsule corĂ©enne – et d’autre part par l’importance des ressources halieutiques. Les eaux environnantes sont notamment riches en crabes, première ressource des pĂŞcheurs de la rĂ©gion. Les altercations opposent donc souvent des bateaux de pĂŞche et des bateaux de surveillance des zones maritimes des deux pays. A ces altercations liĂ©es Ă  des facteurs plutĂ´t Ă©conomiques s’ajoutent les provocations de la marine du Nord qui ne reconnaĂ®t pas officiellement la NLL et n’hĂ©site pas Ă  la franchir rĂ©gulièrement. Les autoritĂ©s amĂ©ricaines et Sud CorĂ©ennes ne sont pas en reste avec l’organisation rĂ©gulière d’exercices militaires conjoints non loin de la NLL interprĂ©tĂ©s comme une provocation par Pyongyang. Le gouvernement Nord-CorĂ©en propose rĂ©gulièrement des modifications du tracĂ© de la NLL en l’abaissant tout en laissant les cinq Ă®les sous le contrĂ´le des Nations Unies avec un chenal d’accès Ă  celles-ci (cf carte). Ces propositions sont totalement rejetĂ©es par SĂ©oul et Washington, et sont plus ou moins classĂ©es sans suite par les Nations Unies.

Au delà de l’hostilité chronique et idéologique entre les deux Etats, le conflit est aujourd’hui en partie lié à des enjeux économiques. Cependant les aspects diplomatiques et politiques ne sont pas à négliger.

Les autorités Sud-Coréennes ont fait depuis longtemps le choix de la gestion commune militaire et diplomatique de cette question avec les États-Unis[5]. Ainsi, suite à un accord, la Corée du sud accueille pas moins de 28 500 soldats américains répartis dans six bases dont trois dans les environs de Séoul et disposant de son propre commandement (United States Forces Korea). De ce fait la Corée du Sud s’assure de l’intervention directe des États-Unis en cas d’éventuelle attaque sur son territoire. De plus l’armée Sud-Coréenne composée d’environ 270 000 soldats profite de la formation dispensée par l’armée américaine, la première au monde, et de ses apports technologiques.

Sur le plan diplomatique, Séoul et Washington mènent très régulièrement des actions conjointes de pression ou d’ouverture envers la Corée du Nord. En parallèle la Corée du Sud applique une stratégie dite de « confiance » avec cette dernière par le biais d’aides humanitaires, afin d’établir une relation plus pérenne. Il s’agit de limiter l’impact des actions et provocations Nord-Coréennes tout en tentant de rétablir un dialogue.

Vu de Pyongyang, les Etats-Unis sont l’ennemi, et la CorĂ©e du Sud, pourtant partie intĂ©grante de la CorĂ©e, est contrĂ´lĂ©e par l’impĂ©rialisme amĂ©ricain[6]. Cette reprĂ©sentation très marquĂ©e sert avant tout de propagande destinĂ©e Ă  conforter un pouvoir très autoritaire. Cette position a Ă©tĂ© rĂ©cemment confirmĂ©e après l’accession au pouvoir de Kim Jong Un en dĂ©cembre 2011. Ce dernier maintient la ligne politique autoritaire de son père tant sur le plan intĂ©rieur qu’extĂ©rieur.

Le conflit est ponctué de période d’échanges et de refroidissement entre les différentes parties.  Ainsi, les relations entre la Corée du Sud et la Corée du Nord ne sont pas inexistantes. En témoigne d’ailleurs l’ouverture du parc de Diamond Mountains aux ressortissants Sud-Coréens de 1998 à 2008[7], l’organisation de croisières dans les eaux Nord-Coréennes ouvertes aux étrangers mais aussi l’organisation de réunions de familles séparées (2010). Toutes ces relations sont par ailleurs encouragées par les différents acteurs et tendent pas à pas à se développer.

A la vue de ces Ă©lĂ©ments, le risque d’attaque Nord-CorĂ©enne envers la CorĂ©e du Sud est loin d’être imminent, mais il reste bien prĂ©sent car il pourrait rapidement dĂ©gĂ©nĂ©rer. En effet, la plus grosse pierre d’achoppement entre les diffĂ©rentes parties et celui du dĂ©veloppement d’un programme nuclĂ©aire militaire Nord-CorĂ©en et de son retrait du traitĂ© de non prolifĂ©ration. Si comme nous l’avons vu les acteurs sont assez ouverts au dialogue sur tous les autres points, celui-ci cristallise les tensions. De ce fait, il a Ă©tĂ© nĂ©cessaire d’organiser des rencontres appelĂ©es Six Party Talks[8]  basĂ©es exclusivement sur cette problĂ©matique. Tout comme pour le reste du conflit, nous avons Ă©galement une alternance de phases de tensions très vives notamment suite aux diffĂ©rents essais nuclĂ©aires Nord-CorĂ©ens (2006, 2009 et 2013) et d’apaisements. Il faut noter que la Russie et le Japon sont aussi prĂ©sents au sein des nĂ©gociations du Six Party Talks alors qu’ils ne sont pas directement impliquĂ©s dans le conflit. Cela prouve l’intĂ©rĂŞt international portĂ© Ă  cette question.

Carte-Corée-du-Nord---un-risque-imminent--

La situation politique interne Nord-Coréenne est un autre facteur de risque à ne pas omettre. L’utilisation de la situation géopolitique externe par Pyongyang sert la propagande du régime en consolidant le soutien de l’armée et de la population. Dès lors l’éventualité d’une escalade des provocations du Nord, dans le but de contenir une crise interne,  constitue l’un des principaux enjeux pour le maintien de la paix dans la région. Car il ne faut pas oublier le risque d’effondrement du régime. On parle de risque car si cela peut se révéler (peut être !) très bénéfique pour la population Nord-Coréenne, il n’en va pas de même pour tous les autres acteurs. La Corée du Sud pourra-t-elle se relever de l’intégration d’un pays très pauvre, peu développé et très peuplé ? Comment la reconstruction du pays s’organisera-t-elle ? Qu’adviendra-t-il de la technologie nucléaire militaire déjà développée (risque de fuite)? Comment évoluera le rapport de force entre les États-Unis et la Chine sur cette question et donc les rapports de force internationaux ?

L’immobilisme du conflit depuis 60 ans n’est pas le fruit du hasard, par conséquent ce dernier pourrait perdurer encore longtemps.

 


[1] Zone coréenne démilitarisée
[2] Hormis la guerre de Corée avant l’armistice ayant fait de nombreux morts.
[3] Des altercations ont aussi eu lieu au niveau de la DMZ mais ils sont très minoritaires, correspondant souvent Ă  un Ă©change de tir ne faisant pas de victimes. En revanche quatre tunnels creusĂ©s depuis la CorĂ©e du Nord ont Ă©tĂ© dĂ©couverts par les autoritĂ©s Sud-corĂ©ennes. Ceux-ci pourraient expliquer le nombre important d’infiltration. Ainsi, en 1995, les autoritĂ©s Sud corĂ©ennes ont dĂ©nombrĂ©s 3693 infiltrĂ©s pour la pĂ©riode 1954-1995.
[4] La <<North Limit Line>> en mer jaune et le retour et le retour de la guerre froide sur la péninsule coréenne; Junghwan Yoo; La découverte, Hérodote, 02/2011 n°141 pages 17 à 33. http://www.cairn.info/revue-herodote-2011-2-page-17.htms
[5] Congressional research service U.S.-South-Korea Relations, February 12 2014 https://www.fas.org/sgp/crs/row/R41481.pdf
[6] National Reunification et Geography location & area http://www.korea-dpr.com/ ; date de consultation le 20 mars 2014.
[7] Il faut toutefois noter que les employés de ce parc étaient exclusivement Chinois. L’accès a été fermé suite à la mort d’une ressortissante Sud Coréenne tuée par les gardes Nord coréens car elle serait sortie de la zone autorisée.

[8] Série de rencontre entre la Corée du Nord, la Corée du Sud, la Chine, les Etats-Unis, la Russie et le Japon.

Commentaires

  1. […] Cette carte illustre un bon article de synthèse sur le conflit entre les deux CorĂ©es sur le site Vues sur le monde. […]

  2. […] Vestiges de la guerre froide, les tensions entre les deux Corées font régulièrement la une des journaux internationaux avec pour fond cette éternelle question : la République démocratique populaire de Corée va-t-elle déclarer la guerre à la République de Corée ? Bien entendu, il faut analyser plusieurs facteurs afin de pouvoir prétendre apporter un élément de réponse.  […]