© Gustave Deghilage DeGustDynamiques des extrêmes droites et droites extrêmes à l’approche des élections européennes. 

Depuis plusieurs mois, les instituts de sondage français prédisent que le Front National sera le premier parti de France aux élections européennes. S’il est vrai que les résultats aux dernières élections municipales tendent à confirmer ces pronostics, les élections européennes n’ont de sens qu’observées à travers les dynamiques nationales d’une part et d’autre part en inscrivant le Front National dans le mouvement plus large des extrêmes droites en Europe. Depuis ces trente dernières années, ces partis ont le vent en poupe, d’abord en Scandinavie puis sur l’ensemble du continent européen à l’exception de quelques pays comme l’Irlande ou le Luxembourg. Notons aussi que dans certains pays, des militants aux idées proches de l’extrême droite se trouvent associés aux partis de la droite traditionnelle comme en Espagne dans le Parti Populaire ou en Pologne dans le parti Droit et Justice.

Les partis extrémistes, s’ils s’inscrivent dans une dynamique européenne, ont tous une histoire propre et progressent dans des contextes nationaux différents. Ils ne forment pas un tout uni mais des entités diversifiées qu’il faut appréhender dans leur individualité pour en comprendre la complexité. Par ailleurs, d’un pays à l’autre, les électorats ne sont pas les mêmes.

Ces partis d’extrême droite ou de droite extrême ont cessé d’être des phénomènes épisodiques et transitoires. L’épuisement du modèle social-démocrate, les difficultés de l’Etat-providence, qui sont liées – entre autre – aux bouleversements induits par la mondialisation, ont contribué à achever la transformation de ces partis et à en faire des acteurs durables de la vie politique européenne. La constitution d’un groupe réunissant ces principaux partis au sein du Parlement européen aura des conséquences sur la poursuite de la construction européenne.

Extrêmes droites ou droites extrêmes ?

Il est nécessaire de parler de l’extrême droite au pluriel et non au singulier, car elle ne représente pas une réalité mais des réalités qui peuvent différer d’un pays à l’autre. « Extrême droite » est une dénomination recouvrant des réalités larges et différentes ; les renvoyer à un tout qui serait dans la continuation du fascisme ou du nazisme revient à produire une analyse biaisée des situations politiques. Certes, il existe encore en Europe des partis qui ont fait le choix de cette continuité idéologique comme le NPD en Allemagne ou la Flamme Tricolore en Italie, mais ils restent à la marge des scrutins électoraux ou obtiennent des scores minimes[1].

L’apparition d’une nouvelle extrême droite dans les années 1980 oblige à une redéfinition de l’objet. Des partis comme le Front National (FN) en France ou le Parti de la Liberté (PVV) au Pays-Bas ont rompu avec le passé, ou sont nés de l’histoire récente. Ils sont souvent catégorisés en partis populistes, ils le sont, mais cette catégorie n’est pas suffisante pour les différencier d’autres partis qui sont populistes mais pas d’extrême droite. Par ailleurs, l’usage de la notion de populisme[2] est souvent critiqué au motif que l’on ne sait pas ce qu’elle recouvre et que le terme est employé pour désigner des faits politiques trop différents pour qu’ils puissent entrer dans une catégorie commune. L’extrême droite n’a pas l’apanage du populisme. Ainsi, il semblerait plus approprié de les qualifier de droite extrême en opposition à une extrême droite radicale héritière du nazisme et du fascisme. Ces partis utilisent un populisme à la fois horizontal entre le « nous » et les « Autres » mais aussi vertical entre les élites et le Peuple. Ce dernier ressort est aussi employé par les partis d’extrême gauche.

         Un fond idéologique commun malgré des divergences

Ces partis d’extrême droite partagent un socle idéologique commun : refus de la société multiculturelle, rejet de toute forme de supranationalité, peur de l’Autre et remise en cause de l’Union Européenne. De plus, la critique du gouvernement représentatif et de la démocratie parlementaire est au centre de leur discours. Ils sont majoritairement xénophobes, et articulent leur discours sur le rejet des immigrés, la nation, l’Europe, la politique sociale et sur le patrimoine culturel européen. Par patrimoine culturel européen, il faut entendre la préservation de l’Europe chrétienne face à l’islamisation rampante de nos sociétés. C’est autour de ce refus de l’islam que des partis comme le Front National français, le FPÖ autrichien, le Parti de la Liberté au Pays-Bas et d’autres se retrouvent. Ils se présentent comme les protecteurs d’une identité, d’une culture et d’une manière de vivre. Les enjeux culturels[3] autour de l’identité apparaissent comme plus important que les enjeux économiques. Le rapport au rôle de l’Etat n’est pas le même d’un parti à l’autre. Si les partis d’Europe du Nord sont plutôt libéraux, d’autres prônent un retour de la puissance publique et teintent leur discours de « social ».

Affiche de campagne de l’Union Démocratique du Centre (UDC – Suisse) sur la libre circulation des travailleurs de l’Union Européenne. L’UDC est une farouche opposante à l’intégration de la Suisse au sein de l’UE. Ses idées sont de plus en plus acceptées en Suisse preuve en est avec la dernière votation populaire en février 2014  sur les travailleurs frontaliers. – Affiche UDC, 2009

Affiche de campagne de l’Union Démocratique du Centre (UDC – Suisse) sur la libre circulation des travailleurs de l’Union Européenne. L’UDC est une farouche opposante à l’intégration de la Suisse au sein de l’UE. Ses idées sont de plus en plus acceptées en Suisse preuve en est avec la dernière votation populaire en février 2014 sur les travailleurs frontaliers. – Affiche UDC, 2009

La progression de ces partis se fait sur l’ensemble du continent européen, bien que les situations politiques et économiques soient radicalement différentes entre les Etats.

Ils progressent dans les pays du nord de l’Europe où les systèmes éducatifs et sociaux sont performants, où la démocratie institutionnelle fonctionne bien et où le niveau de corruption est très faible. Le fait d’être membre de l’Union Européenne ou de la zone euro n’est pas forcément en rapport avec la progression de ces partis. L’Union Démocratique du Centre (UDC) en Suisse ou le Parti du Progrès en Norvège sont puissants alors que ces deux pays ne font pas partis de l’Union Européenne. La Finlande connaît une progression du parti des Vrais Finlandais, tout comme la Suède avec les Démocrates de Suède ou le Danemark avec le Parti Populaire alors que ces deux derniers pays ne sont pas membres de la zone euro. Le fait de ne pas appartenir à l’UE n’empêche pas l’éclosion de puissants mouvements populistes.

Cette progression peut s’expliquer par trois raisons, à commencer par une forme de chauvinisme économique et social. Dans un pays prospère comme les pays du nord de l’Europe, l’enjeu est d’empêcher l’étranger de s’accaparer une partie des richesses et dans les pays en récession comme la Grèce ou l’Espagne, l’enjeu est de protéger les biens qui restent. A travers ce chauvinisme, un discours autour de la préférence nationale est développé afin de favoriser les nationaux par rapport aux autres.

La seconde raison est liée à des inquiétudes identitaires, l’immigration extra-européenne est vue comme une concurrence. Elle est envisagée comme un facteur de dissolution de la cohésion nationale et comme une remise en cause de l’identité. Il y a une double détestation de l’ennemi qui est à la fois intérieur et extérieur. L’Autre, l’étranger qui est à l’extérieur du territoire. Mais aussi intérieur, une détestation de celui qui est déjà présent sur le territoire et qui présente un danger immanent pour la Nation. Le Front National en France s’est réapproprié le référentiel de la République et présente l’Autre comme une remise en cause de cette République une et indivisible.

Le troisième facteur est une défiance à l’égard de l’Union européenne et des élites technocratiques.

Enfin, Dominique Reynié[4] soulève dans son ouvrage sur les populismes un quatrième facteur qui est celui du vieillissement démographique qui favorise – a priori – l’installation d’une culture plus conservatrice.

© Anaïs Voy-Gillis et Luis Avila pour Vues sur le Monde

Echec et crise des partis traditionnels européens

Cette progression des partis extrémistes de droite met en avant l’échec de la social-démocratie, la remise en cause du modèle social à cause d’un endettement public croissant et d’une croissance limitée. La gauche social-démocrate a délaissé le discours de transformation sociale au profit d’un discours technocratique et de bon gestionnaire admettant indirectement une incapacité à faire obstacle aux marchés et reconnaissant publiquement les limites de l’action publique. Elle a développé un discours post-matérialiste portant sur des sujets sociétaux délaissant le champ du social. En parallèle, les droites ont opéré un glissement progressif vers l’extrême droite en reprenant certains thèmes majeurs comme l’identité nationale, l’immigration et l’insécurité. Le grand paradoxe étant que l’on assiste à la mutation d’une droite qui est pourtant réfractaire à tout changement. Il y a une dispute autour des enjeux qui mobilisent l’opinion publique. Les partis de droite extrême influencent dans certains pays les gouvernements en particulier en matière d’immigration et de sécurité et arrivent à imposer leurs agendas médiatiques. Dans toute l’Europe fleurissent des campagnes anti-immigration musulmane (campagne de l’UDC en Suisse ou du Vlaams Belang en Belgique) ou contre certaines minorités comme le fait le Jobbik en Hongrie avec ses attaques répétées contre les Roms et les Tsiganes. La crise des droites modérées de ces dernières années les oblige à composer avec une extrême droite de plus en plus encombrante. Il y a un choix à faire entre se démarquer ou s’allier.

A gauche : Affiche de campagne de l’UDC sur le refus des minarets en Suisse – UDC
A droite : Le Vlaams Belang, parti d’extrême belge, refuse l’immigration et fait de la lutte contre l’Islam l’un de ses leitmotivs. Ici, l’affiche de campagne du parti pour les élections locales de 2012. On peut lire « La liberté ou l’Islam ? Osez choisir » – Vlaams Belang 2012

Ainsi les partis d’extrême droite et de droites extrêmes se présentent en exclus du système. Mais encore une fois aucune généralité ne peut être réalisée. Puisque certains acceptent de participer au pouvoir, soit comme partenaire d’une coalition gouvernementale à l’image de la Ligue du Nord en Italie, l’Union Démocratique du Centre en Suisse, le Parti du Progrès en Norvège ou le LAOS (l’Alerte Populaire Orthodoxe) en Grèce, soit comme une force de soutien au pouvoir en place mais sans entrer dans un gouvernement comme le Parti de la Liberté aux Pays-Bas ou le Parti du Peuple Danois. Ces partis doivent survivre entre marginalisation et normalisation. Ils tirent leur force du fait d’être mis à la marge de l’échiquier politique. Mais de manière générale, une fois qu’ils accèdent au pouvoir, ils perdent leur position de voix de la contestation et perdent de l’audience. Ce cas peut-être illustré par le LAOS en Grèce. En 2007, le LAOS entre au Parlement et participera par la suite au gouvernement d’unité nationale de Lucas Papadémos, qui devait mettre en application des mesures d’austérité en échange d’un plan de sauvetage. Cette période d’austérité a été particulièrement mal vécue par les Grecs qui ont préféré se tourner vers l’Aube Dorée qui est sur une ligne radicale et sans concession. Chaque fois que cette droite extrême tend à se dé-radicaliser, dé-diaboliser et à entamer un processus de normalisation et d’institutionnalisation, elle laisse le champs de la radicalité libre pour des groupuscules plus violents.

© Anaïs Voy-Gillis et Luis Avila pour Vues sur le Monde

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’extrême droite était présentée comme un danger pour la démocratie, aujourd’hui, ils inversent les rôles et se présentent comme les défenseurs de la démocratie. Extrême droite ou droite extrême, droite extrême ou extrême droite, une chose reste certaine, ces partis ont su s’adapter au monde contemporain.

L’apparition d’un groupe constitué de partis de droite extrême ou d’extrême droite au sein du Parlement européen aura des conséquences sur l’avenir de l’Union européenne et sur la conduite de grands projets politiques européens. Ils sont cependant le symptôme d’une Europe qui ne sait plus répondre aux attentes de ses citoyens, d’une Europe qui se noie dans la technocratie bruxelloise, d’une Europe qui a voulu construire un projet économique, avant de penser un projet politique.


[1] A l’exception de l’Aube Dorée en Grèce et du Jobbik en Hongrie. Le Jobbik est la 3ème force politique de la Hongrie alors qu’il était presque inexistant avant l’entrée de la Hongrie au sein de l’Union Européenne.
[2] Marc Lits (dir.), Populaire et populisme, Paris, CNRS, 2009, voir aussi, Dominique Reynié, Les nouveaux populismes, Paris, Fayard, 2013
[3] A ce sujet, on peut lire : Gaël Brustier, La Guerre culturelle aura bien lieu, Paris, Fayard/Mille et une nuits, 2013
[4] Dominique Reynié, Les nouveaux populismes, 2ème édition, Paris, Pluriel, 2013

Catégories: Monde européen

Commentaires

  1. […] éminents cadres continuent à véhiculer des thèses racistes. Il n’y a d’ailleurs qu’à voir ses nouveaux partenaires au niveau européen pour s’en […]