© Francis MarianiAlors que s’amorce une année riche en référendums à saveur sécessionniste, en Ecosse et en Catalogne (si l’on se réfère aux dernières déclarations du Président de cette région autonome, Arthur Mas[1]), qu’en est-il aujourd’hui de l’état du processus indépendantiste au Québec, presque 20 ans après la dernière consultation populaire tenue sur ce sujet ?

Deux référendums et autant d’échecs

Depuis les années 60, l’avenir constitutionnel de cette province canadienne, très majoritairement francophone (environ 80%), ne cesse de faire débat, et de diviser profondément la société québécoise.

Ainsi, et à deux reprises déjà, en 1980 puis en 1995, les québécois eurent à s’exprimer par voie référendaire sur l’indépendance de la province. Et par deux fois, les résultats des urnes ne furent pas en faveur d’un détachement du reste de la fédération canadienne. Si le premier référendum se solda par une défaite assez logique des partisans de la souveraineté (59,56% contre), le deuxième accoucha d’un résultat extrêmement serré et controversé.

Après deux tentatives de réforme constitutionnelle (en 1987 et 1992), initiées par le gouvernement fédéral de Brian Mulroney, l’élan nationaliste se mit à nouveau à prendre de l’ampleur. Grâce à leur promesse d’un nouveau référendum immédiat sur le statut du Québec, les indépendantistes du Parti Québécois (Centre gauche, souverainiste) remportent les élections de 1994, retrouvant ainsi le chemin du pouvoir, presque 10 ans après l’avoir quitté.

© Hufftington Psot

LĂ  encore, le camp du OUI se heurta une nouvelle fois au refus catĂ©gorique des non-francophones[2], des Ă©lites Ă©conomiques, et ceci malgrĂ© une dynamique relativement positive en fin de campagne. Avec 49,44% en sa faveur, la dĂ©faite fut amère pour le Parti QuĂ©bĂ©cois, particulièrement après voir vu des milliers d’immigrants obtenir leur citoyennetĂ© canadienne en catastrophe Ă  l’approche du scrutin. Et plus encore en 2006, quand le scandale des commandites Ă©clata, mettant Ă  jour des dĂ©tournements de fonds publics par plusieurs ministres du gouvernement fĂ©dĂ©ral, et membres du cabinet de l’ancien Premier ministre Jean ChrĂ©tien. L’argent avait Ă©tĂ© utilisĂ© pour contrecarrer les actions du Parti QuĂ©bĂ©cois durant et après la campagne rĂ©fĂ©rendaire.

Passés très proches de la victoire en 1995, les indépendantistes du Parti Québécois n’ont depuis jamais réussi à réunir les conditions gagnantes pour la tenue d’un nouveau référendum.

La perte du pouvoir provincial entre 2004 et 2012, le relâchement du soutien indĂ©pendantiste Ă  partir du milieu des annĂ©es 2000, et le durcissement des modalitĂ©s d’accession Ă  l’indĂ©pendance – suite Ă  l’adoption par le Parlement d’un arsenal lĂ©gislatif [3]censĂ© contrecarrer les prochaines vellĂ©itĂ©s sĂ©cessionnistes – sont autant d’embĂ»ches Ă  la tenue d’un rĂ©fĂ©rendum.

Pauline Marois, ancienne Première ministre défaite lors des élections du 7 avril 2014.

Retour au pouvoir sans coudées franches

Vainqueur des élections provinciales du 4 septembre 2012, après huit années passées dans l’opposition, le Parti Québécois n’a pas pour autant réalisé un excellent score, ni même fait renaitre la flamme nationaliste du milieu des années 90. En avance dans les sondages durant toute la campagne, le Parti Québécois de Pauline Marois n’a pas véritablement su profiter de l’impopularité record du Premier ministre sortant, de l’usure de l’équipe gouvernementale en place, des scandales de corruption plombant le Parti Libéral du Québec (centre droit, fédéraliste), et du mouvement de contestation étudiant. Bien consciente des difficultés d’aboutir à l’indépendance durant son premier mandat, et consciente que cette question n’apparaissait pas comme prioritaire aux yeux des québécois, Pauline Marois n’engagea pas son parti sur la tenue du troisième referendum en cas de victoire.

Avec un bilan comptable de 54 députés élus sur 125, le Parti Québécois n’est ni parvenu à obtenir une majorité pour gouverner, ni les coudées franches pour appliquer l’intégralité de son programme de « gouvernance souverainiste ». À la tête d’un gouvernement minoritaire, le gouvernement de Pauline Marois dut donc composer avec l’opposition farouche de ses deux adversaires politiques à l’Assemblée nationale, et notamment sur les projets de loi d’orientations identitaires. Avec ses propositions sur le renforcement de la charte de la langue française, et la création d’une charte de la laïcité, le gouvernement entendait effectivement poser des gestes d’affirmation nationale en prévision des futures échéances électorales. Tant et si bien que grâce à cette série de bons coups tactiques, et à la faiblesse de l’opposition sur ces sujets, le Parti Québécois consolida son emprise sur l’électorat francophone pour se lancer dans de nouvelles élections. Forte de cette reconquête de l’opinion[4], et contrainte de dissoudre l’Assemblée avant que les partis d’oppositions ne rejettent le budget, Pauline Marois déclencha le 5 mars 2014 de nouvelles élections anticipées, avec l’objectif affiché d’obtenir une majorité parlementaire.

Déroute après seulement 18 mois de gouvernement

En tĂŞtes des sondages quelques jours avant le dĂ©clenchement des Ă©lections, avec pas loin de 40% d’intentions de vote[5], le Parti QuĂ©bĂ©cois espĂ©rait disposer Ă  l’issue du scrutin d’une majoritĂ© pour gouverner. Grace Ă  une nette avance dans l’électorat francophone en dĂ©but de campagne, qui dĂ©termine Ă  chaque fois le rĂ©sultat des Ă©lections, Pauline Marois a pu croire que sa mĂ©thode Ă©tait validĂ©e, et que rien d’autre qu’une victoire ne l’attendait au soir du 7 avril 2014. HĂ©las, le château de cartes s’est effondrĂ© dès les premières attaques de ses adversaires sur la question rĂ©fĂ©rendaire, suite Ă  l’annonce de la candidature sous les couleurs du Parti QuĂ©bĂ©cois de Pierre Karl PĂ©ladeau, un magnat de la presse populaire. Sa tonitruante entrĂ©e en campagne, le point levĂ© en faveur de la souverainetĂ© a immĂ©diatement recentrĂ© les dĂ©bats sur la possibilitĂ© d’un 3ème rĂ©fĂ©rendum, en lieu et place de la charte de laĂŻcitĂ©, et des questions Ă©conomiques. VĂ©ritable erreur stratĂ©gique, la profession de foi souverainiste de PKP a prĂ©cipitĂ© la dĂ©confiture du PQ. Car, si près de 40 % de quĂ©bĂ©cois se prononcent en faveur de la souverainetĂ©, 64 % d’entre eux ne souhaitent pas l’organisation d’un rĂ©fĂ©rendum sur ce sujet Ă  brève Ă©chĂ©ance.

Et le résultat des urnes fut implacable, puisqu’avec 25% des voix et 30 députés élus, le Parti Québécois enregistre son pire score depuis 1973. Plus court gouvernement de l’histoire du Québec, le gouvernement de Pauline Marois cède donc la place aux libéraux de Philippe Couillard, très durement sanctionné après seulement 18 mois d’exercice du pouvoir. Egalement battue dans sa propre circonscription, la « dame de béton » laisse derrière elle un champ de ruine, un parti en plein délitement, et un mouvement souverainiste en panne

Canada : Un état et deux solitudes

Lors des élections fédérales de mai 2011, un scénario totalement inédit a fait réapparaître au grand jour les antagonismes politiques des deux grandes communautés linguistiques canadiennes. Grand gagnant de ce scrutin, le Parti Conservateur (droite, fédéraliste), du Premier ministre sortant Stephen Harper à réussi le tour de force de devenir majoritaire à la chambre de communes, tout en étant inexistant ou presque dans la province du Québec (16% des voix et 5 députés élus sur 75). Fidèle à leur habitude, et comme depuis les élections de 1993, les québécois ont effectivement et encore une fois privilégié l’opposition, en préférant cette fois-ci le Nouveau Parti Démocratique (Gauche, fédéraliste) au Bloc Québécois (Centre gauche, souverainiste). Jugé plus à même de défendre les intérêts du Québec face au Premier ministre sortant par 43% des électeurs québécois (contre 23% pour le Bloc), le NPD a également supplanté le Parti Libéral du Canada (Centre gauche, fédéraliste) à l’échelle fédérale, ce même grand parti qui, depuis le scandale des commandites, peine à regagner la confiance des canadiens.

© Antoine Rivière pour Vues sur le Monde

Car il faut dire qu’en l’absence d’une opposition solide et crédible, les conservateurs ont engrangé peu à peu, élections après élections, des gains précieux dans les provinces traditionnellement acquises au PLC, et plus particulièrement en Ontario. Ces victoires successives des conservateurs de Stephen Harper, ajoutées à la puissance du parti dans les prairies de l’Ouest canadien, ont achevé de confirmer le déplacement du centre de gravité politique, démographique et économique historiquement dans le bassin du Saint-Laurent, vers l’Ouest. Avec une démographie[6] et une croissance économique[7] nettement plus élevée dans les provinces de l’Ouest depuis plusieurs années, et ceci grâce aux « bienfaits » de l’exploitation des ressources naturelles, dont le sable bitumineux, les équilibres au sein de la fédération canadienne ont été quelques peu modifiés. Dès lors, le Québec est-il en voie de marginalisation, après avoir composé avec l’Ontario pendant plus d’un siècle le cœur historique du Canada ? Pas certain.

En raison de l’hostilitĂ© d’une majoritĂ© des quĂ©bĂ©cois Ă  l’encontre de l’administration Harper[8], et de plusieurs de ces projets de loi très Ă  droite – celle portant sur l’abolition du registre des armes en l’occurrence – on a observĂ© au cours de ces dernières une augmentation du fossĂ© sĂ©parant QuĂ©bec et le reste du Canada. Et l’amorce d’une politique de redĂ©finition de l’identitĂ© canadienne autour des symboles et de l’hĂ©ritage colonial britannique ne semble pas aller dans le sens d’une amĂ©lioration des rapports entre le QuĂ©bec et Ottawa jusqu’aux prochaines Ă©lections fĂ©dĂ©rales prĂ©vues en 2015.