© Helmand PRT, Lashkar GahL’Ă©lection d’avril 2014 – exercice dĂ©mocratique «encore très rĂ©cent»: un pas vers la paix ou retour de la guerre civile ?

En ne tenant compte que de sa position gĂ©ographique, l’Afghanistan ne semble pas attirer l’attention d’autres pays, principalement parce que c’est un Etat enclavĂ©[1], encerclĂ© par la Chine, le Tadjikistan, l’OuzbĂ©kistan, le TurkmĂ©nistan, l’Iran et le Pakistan. Pourtant, depuis plus de trois dĂ©cennies, le peuple Afghan vit une situation chaotique.

MalgrĂ© les importantes sommes d’argent dĂ©pensĂ©es par la communautĂ© internationale et la prĂ©sence de troupes Ă©trangères pour assurer la sĂ©curitĂ© sur place depuis plus de dix ans, l’espoir demeure faible aujourd’hui pour l’Afghanistan d’offrir Ă  ses citoyens un avenir brillant et plein de projets.

Depuis 2001 et la chute du régime taliban en Afghanistan, les élections présidentielles de 2004 et 2009 ont été remportées par Hamid Karzaï, qui ne peut plus se représenter, ayant déjà accompli deux mandats. Prévu le 5 avril 2014, le prochain scrutin est un événement historique, car pour quasiment la première fois, la passation de pouvoir se fera via un processus démocratique confronté cependant à de nombreux défis. L’accès à certaines régions n’est pas possible pour les candidats en campagne, nombre de potentiels électeurs vont éprouver des difficultés pour se rendre aux urnes, principalement pour des raisons climatiques. La province de Ghor, par exemple, dans le centre du pays, subit de fortes chutes de neige de Novembre à Avril. Enfin, l’insécurité ambiante, qui menace le quotidien des Afghans, est à la fois le principal enjeu et péril de cette course à la présidence. La menace d’attentats contre les bureaux de vote laisse craindre un potentiel chaos.

En 2009, la sĂ©curitĂ© de l’élection Ă©tait Ă  la fois assurĂ©e par les troupes de l’OTAN[2], des Etats Unis et de l’ArmĂ©e Nationale Afghane (ANA). MalgrĂ© des contestations, des menaces et des attentats durant les deux tours du scrutin, l’élection a bien eu lieu. Aujourd’hui, avec le retrait progressif des forces occidentales – le nombre de soldats de l’OTAN est passĂ© de 132 457 Ă  97 920 hommes entre 2011 et 2013 – les effectifs de l’ANA, soit 195 000 hommes[3], seront-ils suffisants pour assurer le bon dĂ©roulement du scrutin, et la sĂ©curitĂ© des Ă©lecteurs et des candidats ?

De sérieux doutes planent sur les capacités de l’ANA, principalement à cause du manque de moyens financiers et militaires, mais également à cause du recrutement sommaire et précipité des nouveaux soldats.

Outre la dégradation de la sécurité, on ne peut pas, non plus, oublier les enjeux extérieurs, comme l’ambition de pays limitrophes comme l’Iran et le Pakistan, ou l’influence que les grandes puissances comme les Etats-Unis, l’Inde et la Chine entendent exercer en Afghanistan en fonction de leurs intérêts. Tous ces acteurs attendent beaucoup de cette élection.

Depuis peu Kaboul est la cible d’une sĂ©rie d’attentats. En Janvier 2014, une attaque contre un restaurant libanais a fait 15 victimes (des Ă©trangers pour la plupart). Le rapport de 2014 de la Mission d’Assistance des Nations Unies en Afghanistan stipule que « le nombre de civils tuĂ©s ou blessĂ©s dans les conflits armĂ©s en Afghanistan a augmentĂ© de 14% en 2013 ».

Source: UNAMA, Afghanistan annual report 2013, Feb 2014

Source: UNAMA, Afghanistan annual report 2013, Feb 2014

L’Ă©lection de cette annĂ©e est non seulement importante pour les Afghans, mais aussi pour la communautĂ© internationale, soucieuse et attentive de voir, après douze ans, le couronnement ou non de ses efforts visant Ă  instaurer un processus dĂ©mocratique en Afghanistan.

L’éradication de la corruption, l’instauration de la paix, de la prospérité économique, et du respect des Droits de l’Homme, et en particulier celui des femmes, comptent parmi les principaux enjeux auxquels sont confrontés à la fois les Afghans et les candidats qui doivent s’y mesurer. Principalement parce que ni le président Karzaï, ni son cabinet, et encore moins la communauté internationale n’ont pris de mesures strictes face à ces enjeux.

Le futur président sera-t-il en mesure de répondre à ces attentes tout en sachant que la quasi-totalité des candidats, d’une manière ou d’une autre, a participé au gouvernement de Karzaï avant de le critiquer aujourd’hui !

En regardant l’affiliation ethnique de ces candidats, un autre point commun les relie : ils sont pachtounes. La situation ne semble pas avoir changĂ© depuis la crĂ©ation de ce pays par le pachtoune Ahmad Shah Durani ou « Ahmad Shah Baba ». La structure ethnique extrĂŞmement complexe de l’Afghanistan est Ă©videmment le fruit de son histoire et de sa position gĂ©ographique. Les Pachtounes regroupent entre 39 et 40 % de la population, les Tadjiks environ 30%. Dans le tiers restant se trouvent des ethnies minoritaires comme les Hazaras, les Uzbeks, les Turkmènes ainsi que des  Sikhs.

Depuis plus de 400 ans les Pachtounes se trouvent à la tête du pays. Il y a plusieurs facteurs expliquant cette domination sur la vie politique afghane. D’origine aryenne[4], ils sont avant tout les représentants de l’ethnie majoritaire. C’est aussi en zone pachtoune que seraient nées les premières volontés d’indépendance à la fin du XVIème siècle[5], débutant avec le mouvement de Raushan[6]. C’est également sous la dynastie pachtoune des Hoteki (1710-1738), qu’apparaît le premier Etat indépendant dans la région de Kandahar, qui servira de modèle pour la formation ultérieure de l’Etat Afghan.

La première Loya Jirga – l’assemblĂ©e destinĂ©e Ă  prendre les dĂ©cisions concernant le peuple Afghan – qui se tint en 1747 aboutit Ă  la crĂ©ation de l’Afghanistan et Ă  la dĂ©signation d’un dirigeant, Ahmad Shah. Derrière ses quatre mille hommes, Ahmad Shah est Ă  l’époque âgĂ© de 25 ans, un guerrier-poète reprĂ©sentant une tribu minoritaire pachtoune, les Sadozai, sur le point d’établir un empire s’étalant de l’Asie centrale, du Nord de l’Iran Ă  l’Est de l’Inde.

Depuis Ahmad Shah Durani jusqu’à Hamid Karzaï, la majorité pachtoune a toujours dominé et gouverné l’Afghanistan, à deux exceptions près.

La première trouve sa source dans un contexte de révolte aboutie contre l’émir Amanullah en 1929. Le leader de cette contestation, Habibullah Kalakani, tadjik de son ethnie, s’était autoproclamé émir. Son mouvement était soutenu à la fois par les anti-modernistes et les religieux qui luttaient contre la politique intérieure de l’émir, mais aussi par les Britanniques qui ne se satisfaisaient pas de l’indépendance du pays obtenue par les armes en 1919, à la suite des différentes guerres qui les opposèrent aux afghans. Toutefois le règne d’Habibullah Kalakani fut court (10 mois). Il fut destitué et condamné à mort.

La seconde exception est plus récente, à savoir Burhanuddin Rabbani, qui fut le premier président Afghan d’origine Tadjik entre 1992 et 1996, avant la prise de Kaboul par les Talibans et le début de la Guerre civile.

© Vues sur le Monde

Aucun candidat n’a encore fourni Ă  la nation un programme dĂ©taillĂ© indiquant ses prioritĂ©s, ses engagements et par quels moyens il envisage d’y parvenir. Au-delĂ  du programme, le parcours des candidats devrait ĂŞtre connu des Ă©lecteurs afin que ceux-ci puissent en connaissance de cause dĂ©signer celui qu’ils considèrent comme le plus capable de diriger le pays. Les mĂ©dias, et en particulier les programmes d’enquĂŞte sont des moyens d’information efficaces, mais il serait difficile en Afghanistan d’avoir accès Ă  des informations sensibles et de surcroĂ®t les rendre publiques. Malheureusement, la plupart des mĂ©dias et certaines chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision sont beaucoup plus concentrĂ©es sur la campagne prĂ©sidentielle dans les grandes villes que sur les petites villes et villages, rendant ainsi impossible l’accès Ă  l’information.

A l’issue de la première confrontation entre les cinq candidats lors du débat télévisé du 5 février 2014,  nous pouvons tirer deux conclusions au-delà de ce processus démocratique qu’est le débat.

D’abord, les candidats sont unanimement d’accord sur la nécessité de conduire des négociations avec les Talibans, néanmoins aucun n’a su exprimer clairement des mesures concrètes, ni même établir un calendrier prévisionnel. Or, malgré les efforts fournis par l’Etat Afghan, avec le soutien des Etats-Unis, la création en 2010 du Haut Conseil de Paix, bureau spécifique chargé de la négociation avec les Talibans, n’a apporté aucun résultat tangible.

Ensuite, aucun des candidats n’a remis en question la signature par le futur gouvernement afghan du pacte de sĂ©curitĂ© avec les Etats-Unis. La ratification de cet accord Ă©tait fortement souhaitĂ©e par Washington avant la tenue de l’Ă©lection prĂ©sidentielle. Les visites successives de Susan Rice, conseillère Ă  la sĂ©curitĂ© nationale, de James Dobbins, reprĂ©sentant spĂ©cial pour l’Afghanistan et le Pakistan, et de Chuck Hagel, le secrĂ©taire de la DĂ©fense des Etats-Unis, mettent bien en lumière l’importance de cet accord pour les Etats-Unis. Or, dans la crainte d’une ingĂ©rence amĂ©ricaine dans le processus Ă©lectoral, le prĂ©sident KarzaĂŻ a dĂ©cidĂ©, Ă  l’encontre des dĂ©cisions favorables de la Loya Jirga, de repousser la ratification de l’accord après l’élection prĂ©sidentielle.

En dépit de l’engagement des candidats, il n’est pas garanti que le prochain président ne sacrifie pas les objectifs nationaux au profit de ses intérêts personnels ou de ses connivences politiques.

Comme l’attention médiatique a été monopolisée autour de cet accord, reléguant ainsi au second plan les préoccupations de la population, les Afghans ne connaissent pas ou peu les candidats, et ne semblent pas avoir de choix autre que « le pire et le moins pire ». En effet, aucun candidat ne peut se présenter comme totalement indépendant et irréprochable, tous ayant été impliqués d’une quelconque manière dans la vie politique du pays durant les trois dernières décennies.

L’élection est l’exercice démocratique de cette année pour l’Afghanistan, car les candidats ne vont pas pouvoir accéder à la fonction suprême par la force. Or si l’on pose un regard rétrospectif sur l’alternance à la tête de l’Etat Afghan, on constate que la plupart y est arrivée soit par un coup d’Etat comme Mahamad Daoud Khan[7] soit par des assassinats. Les candidats sont alors conscients de la valeur d’une voix dans ce processus, c’est pourquoi à chaque apparition publique, ils tentent de présenter de la meilleure manière leur «programme oral». Cette démarche est une étape importante dans un pays où la démocratie est nouvelle.

Les candidats toujours en lice après le premier tour, essaieront de monnayer l’appui des perdants contre des postes dans le futur gouvernement. Certains se cantonneront à l’opposition, ainsi qu’à la construction de celle-ci pour la prochaine présidentielle. En raison de la nouveauté de ce processus dans le pays, le problème demeure de savoir si le candidat malheureux acceptera sa défaite ou non.

Comme le précise l’ancien directeur de la Commission électorale indépendante en 2009, Fazal Ahmad Manawi, le gouvernement ainsi que le Président doivent faire preuve de neutralité vis-à-vis des candidats. Mais des rumeurs circulent au sujet de la volonté d’Hamid Karzaï de réussir à former des alliances entre certains candidats dont son frère Abdul Qayoum Karzai. Or s’il s’avère que le gouvernement cherche à interférer dans l’élection, la situation risque de dégénérer. Il ne resterait plus un organisme indépendant pouvant agir comme médiateur, comme cela fut le cas durant l’élection de 2009, où un désaccord entre M. Karzaï et Dr. Abdullah Abdullah a nécessité l’intervention des Etats-Unis  pour que le résultat soit accepté à la fois par le vainqueur et par le vaincu.

Les dirigeants politiques Afghans ne semblent pour la plupart pas encore prêts à accepter la décision populaire comme décision suprême, or il est primordial que les Afghans puissent voter librement, mais aussi qu’ils sachent que dorénavant l’avenir de l’Afghanistan repose sur eux grâce au vote. C’est pourquoi on peut espérer que les conditions idéales soient réunies pour le scrutin du 5 avril, et que cette journée ne débouche pas sur une situation chaotique qui pourrait ramener une instabilité dans ce pays familier des guerres civiles.

Source:

1, the white house, Readout of National Security Advisor Susan E.Rice’s meeting with President Hamid Karzai of Afghanistan, Nov 2013
2, The Washington Pot, Hagel in Kabul for unannounced visit, but no plans to meet with Karzai,
3, Tolo news site, election 2014
4 Source: UNAMA, Afghanistan annual report 2013, Feb 2014
5, Theguardian, Afghanistan troop numbers data: how many does each country send to the Nato mission there?
6,  BBC News, Foreign forces in Afghanistan, 25/02/2014
7, U.S Department of State, Country Reports on Terrorism 2011


[1] N’ayant pas d’accès direct à la mer.
[2] Organisation du traitĂ© de l’Atlantique Nord
[3] selon le Ministère de la Défense afghane
[4] Les Aryens sont des descendants du peuple « d’Abraham »[4] installés au Nord et au Sud de la chaîne de montagnes de l’Hindou-Kouch[4] aux alentours de 2500 ans avant J-C.
[5] selon le livre d’Habib Zikria – François Missen (Pour mieux comprendre l’Afghanistan)
[6] (les Illuminés) dirigé par Bayazid, membre de la tribu des Abdali (tribu Pachtoune), regroupant des  qui s’était cela suite à des pertes de leur  territoire  par l’Empire mongole de l’Inde, Safavides de Perse et les Ouzbeks du nord.
[7] Premier Président de l’Afghanistan

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