© Pierre-Julien Grizel La situation en Ukraine est aujourd’hui extrêmement tendue. En effet, les forces en présence ainsi que la lecture des enjeux à tendance à s’orienter vers un scénario de crise plus pessimiste qu’il n’y paraît. L’annexion de la Crimée par la Russie délaisse l’Ukraine de 1,9 millions d’habitants. En se concentrant rapidement sur ce point, cela signifie que l’Ukraine a perdu 1,515 millions  d’électeurs qui correspondent à 4,1% du collège électoral. Cet électorat de Crimée a voté lors des dernières élections présidentielles à 78,24% pour le candidat pro-russe, Victor Ianoukovytch. De fait, pour les prochaines élections en Ukraine, le bloc électoral pro-russe sera amputé de 813’252 voix (en se basant sur le taux de participation de 67,10% en Crimée lors des dernières élections), signifiant une perte nette de 1,67% de voix pour le bloc pro-russe et une augmentation pour le bloc pro-occidental de 1,5%. Ce changement est de nature à bousculer la politique ukrainienne, favorisant les tendances pro-européennes pour les prochaines années. Cette modification, somme toute modeste, nous amène à penser que la Russie risque de perdre pied dans toute l’Ukraine, en raison de l’annexion du petit territoire qu’est la Crimée.

Dans ces conditions, la « victoire » de la Russie de Vladimir Poutine peut en rĂ©alitĂ© masquer une dĂ©faite, celle d’avoir «perdu» la majoritĂ© de l’Ukraine et d’avoir basculĂ© le rapport de force rĂ©gional et global en sa dĂ©faveur. La rĂ©ponse Ă  cette situation du gouvernement russe peut ĂŞtre vue aujourd’hui comme un dilemme : soit rester dans la situation actuelle – les grandes fuites de capitaux poussant en ce sens – soit l’annexion de la partie russophone de l’Ukraine et ce jusqu’à la Transnistrie (rĂ©gion scĂ©cessionniste majoritairement russophone de la Moldavie). NĂ©anmoins, l’option militaire reste de l’ordre de la spĂ©culation tant ce mouvement serait risquĂ©. En effet, la rĂ©ponse europĂ©enne et plus largement de l’OTAN face Ă  une telle action serait totalement imprĂ©visible et une dangereuse escalade pourrait voir le jour dĂ©bouchant sur un scĂ©nario potentiellement apocalyptique que personne ne souhaite. Contrairement Ă  la CrimĂ©e facilement isolable, car elle n’est reliĂ©e au continent que par deux fines bandes de terres, le Sud et l’Est de l’Ukraine serait impossible Ă  isoler. Il n’en reste pas moins que cette rĂ©gion abrite l’immense majoritĂ© de l’industrie ukrainienne. Quelque soit le scĂ©nario qui se produira dans les prochaines semaines, les relations entre les diffĂ©rentes puissances s’en trouveront largement modifiĂ©es.

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Quelle est l’incidence de ces événements sur les relations Sino-russes ?

Dans la représentation populaire occidentale, la Chine et la Russie sont des alliés, principalement en raison de leurs connivences dans le contexte particulier de la Guerre Froide. Or, cette proximité réelle, mais souvent surestimée, est quelque peu entachée, ceci pour des raisons à la fois historiques, géographiques (conflits territoriaux), et politiques (scission de la Chine maoïste et de l’URSS). Le point fort de cette connivence dans notre contexte d’après Guerre Froide s’exprime au Conseil de Sécurité des Nations Unies, les deux nations disposant à la fois de l’arme nucléaire et d’un droit de veto. Logiquement ces deux pays s’opposent aux autres membres permanents selon les résolutions et leurs intérêts.

Toutefois ceux-ci divergent entre Moscou et Pékin. La Chine est intraitable quand il s’agit de l’intégrité territoriale et de l’ingérence d’un Etat tiers ou d’une coalition d’Etat, pour la simple et bonne raison qu’en interne la Chine éprouve des difficultés avec le Tibet, Taïwan et la région Ouïgour. Or l’annexion de la Crimée par la Russie n’a pas été approuvée par la Chine qui s’est abstenue au Conseil de Sécurité. En s’abstenant, Pékin refuse un soutien de taille à Moscou et l’isole. Un veto chinois aurait pu faire basculer la gestion de ce dossier, et modifier la réaction des Occidentaux. Dans le contexte actuellement tendu, la Chine joue la prudence car quoiqu’il se passe Pékin a des cartes à jouer. Dans le cas où la situation d’aujourd’hui se sclérose dans le temps, la Chine pourrait resserrer ses liens économiques avec la Russie particulièrement en achetant le gaz russe que les européens n’achèteraient plus en réorientant leur politique énergétique et baissant leur approvisionnement auprès de la Russie.

Il ne faut également pas négliger la situation économique interne de l’Ukraine. En effet, la Russie ne va plus faire de cadeaux aux autorités ukrainiennes, l’Union Européenne dans sa situation économique actuelle n’a pas les capacités, ni la volonté de prendre entièrement à sa charge l’Ukraine. Dans ces conditions cela pourrait offrir l’opportunité à la Chine de s’implanter en Ukraine en échange de prêts vitaux pour le pays. Dans une telle situation,  la Chine serait, bien évidemment en opposition tant avec la Russie qu’avec l’Occident, mais dans la situation économique actuelle, aucun des deux bloc ne peut se fâcher à la Chine.

La question d’un rapprochement entre la Chine et la Russie doit d’abord être analysée à travers le prisme de la realpolitik, la Chine étant un acteur pragmatique et rationnel, qui, pour ses dirigeants, «réemmerge» d’une période sombre s’étalant de la fin du XIXème siècle au début des années 1990, mais aussi à travers le prisme de son économie, condition sine qua none si les dirigeants espèrent prolonger et étendre à l’ensemble du pays l’incroyable développement des vingt dernières années.

Depuis le début des années 2000, la Chine affiche une balance commerciale excédentaire. Cet excèdent diminue à partir de  la crise financière de 2008, dont les conséquences sont une réduction des exportations et de la croissance du PIB. Depuis 2011, cet excédent tend à nouveau à s’accroître annuellement. Pourtant depuis le début de la crise, la croissance du PIB est, globablement, en déclin, car les principaux centres de consommation des produits chinois (l’Europe et les Etats-Unis) sont toujours touchés par la crise. Toutefois, malgré le contexte économique peu favorable, l’Union Européenne, les Etats-Unis et le Japon représentent toujours plus de 44% des exportations chinoises en 2013.

Une alliance économique privilégiée avec la Russie, dans le contexte géopolitique actuel, paraît peu probable. Notre réponse se décompose en deux temps: l’économie et l’implication de la Chine dans des projets attrayant au commerce international.

En mettant de cĂ´tĂ© l’achat de matĂ©riel militaire russe par les chinois, l’importance de des relations Ă©conomiques est Ă  nuancer. Seulement 2,41% des exportations chinoises aboutissent en Russie, et 1,83% du total des produits importĂ©s par PĂ©kin proviennent de Moscou. Parmi les 13 premiers secteurs d’importation de la Chine, reprĂ©sentant 85,6% du total des produits importĂ©s, la Russie ne se distingue que dans les secteurs des combustibles et des minerais avec respectivement 8,53% et 1,42% d’exportations. En effet, en dehors de ressources minières, la Russie exporte principalement en Chine du bois, du charbon de bois, des engrais, du nickel et des produits de la mer (poissons, mollusques….). Ainsi l’importance Ă©conomique de la Russie face Ă  l’Occident – dans lequel nous incluons l’Europe, les Etats-Unis, le Japon et la CorĂ©e du Sud – est loin d’être assez forte pour que la Chine ait intĂ©rĂŞt Ă  sceller un partenariat qui pourrait sanctionner son Ă©conomie, sa croissance et son dĂ©veloppement Ă  court terme.

L’implication de la Chine dans les projets d’extension du Canal de Panama, mais aussi dans les projets d’un canal maritime au Nicaragua et d’un canal ferroviaire en Colombie, confirme la volonté chinoise de s’inscrire durablement sur les principales routes maritimes mondiales. C’est un signe d’ouverture.

L’isolement diplomatique de Moscou et les sanctions économiques qui vont s’abattre sous peu, vont pousser la Russie à se tourner vers le Caucase, l’Asie Centrale, et l’Asie du Nord Est. Or dans l’ensemble les pays caucasiens et centre-asiatiques disposent en partie d’une production énergétique nationale, et certains d’entre eux ont une volonté d’indépendance face à la Russie principalement en raison des souvenirs de la période soviétique. Cela se traduit par exemple par le projet du gazoduc Nabucco qui contourne la Russie en Asie Centrale, ou le projet de fret ferroviaire avec la ligne TBK qui pourra, grâce aux différentes ramifications, relier Londres à Shanghaï et éviter le couloir de transport russe qu’est le transsibérien. La Chine est logiquement le principal marché vers lequel peut se tourner la Russie, et celle-ci est énergivore pour soutenir son rythme de croissance.

Pour ne pas perdre la face dans la bataille diplomatique et économique amorcée il y a quelques semaines, le seul levier économique dont dispose la Russie sur l’Europe est l’accès au gaz. Toutefois les pays européens cherchaient déjà depuis le milieu des années 2000 à diversifier leur approvisionnement énergétique afin de pouvoir diminuer leur dépendance face à la Russie. Le développement des hydrocarbures non-conventionnels, du gaz naturel liquéfié permet à de nouveaux acteurs de s’imposer comme le Qatar ou Trinité-et-Tobago. Le récent réchauffement des relations avec l’Iran offre potentiellement l’accès aux premières réserves de gaz du monde. De fait, pour la Russie, il ne reste principalement que le marché est-asiatique à savoir la Chine, la Corée du Nord, la Corée du Sud et le Japon.

Cependant, Moscou ne peut espérer maintenir la Chine sous perfusion, à l’instar des pays européens dans les années 1980, 1990 et 2000, car le pays dispose d’un nombre important de fournisseurs, et Moscou ne représente dans ce secteur que 8% des importations chinoises. De plus le gaz est une énergie dite propre, et donc plus coûteuse, qui correspond mieux aux standards des pays qui se soucient des questions écologiques, alors que la Chine use énormément de ressources polluantes, et dispose selon l’AIE de réserves importantes de ressources non-conventionnelles (pétrole et gaz de schiste).

A court terme, l’avantage pour la Chine est donc d’obtenir du gaz à bas prix, encore faut-il construire les gazoducs en conséquence. Les difficultés d’instauration d’une chaîne de consommation durable (pipeline/gaz naturel liquéfié) ont eu pour corollaire l’absence d’un marché gazier unique, induisant au contraire une régionalisation des marchés.  Un afflux de gaz russe aurait pour conséquence une augmentation de l’offre et de fait une diminution des prix sur le marché asiatique.

En conclusion, la Chine n’a pas besoin de contracter une alliance économique particulière avec la Russie, car, si Vladimir Poutine ne s’arrête pas là, celle-ci devra se tourner de fait vers l’Asie. Ce n’est pas dans son intérêt de se couper d’une manne financière importante (l’Occident) uniquement pour une proximité forcée sur le plan diplomatique, et ses besoins énergétiques. En ne s’impliquant pas dans ce conflit, la Chine pourrait en tirer des bénéfices conséquents.

En réalité, la Chine, toujours très pragmatique bénéficie, de nouvelles opportunités grâce à ces tensions, celles-ci pouvant être autant positives que négatives tant pour la Russie que pour l’Occident, mais sera, à n’en pas douter, très positif pour l’empire du milieu.

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