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La loi anti homosexualité ougandaise du 24 février dernier est fortement critiqué à travers le monde. Ici, des manifestations                                         aux Etats-Unis. Source = http://en.wikipedia.org/wiki/Uganda_Anti-Homosexuality_Act,_2014

C’était pourtant un début d’année placé sous le signe de la chaleur. Jusqu’à ce que le président ougandais Yoweri Museveni décide de geler les Droits de l’Homme dans son pays. Le 24 février dernier, une loi anti homosexualité très dure[1] est entrée en vigueur en Ouganda. Alors que les relations homosexuelles étaient déjà sous le joug de prison à vie, la nouvelle législation interdit toute « promotion » de l’homosexualité (c’est à dire l’interdiction de toute association ou toute protection juridique en faveur des homosexuels) et surtout, rend obligatoire la dénonciation de personnes s’affichant homosexuelles. Concrètement, la chasse est ouverte.

« Hang them »

Côté occidental, on s’insurge du comportement du président ougandais. Adoptée le 20 décembre 2013 par la majorité parlementaire, M. Museveni a d’abord refusé de signer la loi, pour revenir dessus fin février. Conséquence, les Pays-Bas serrent la vis et suspendent le versement d’une aide annuelle de 7 millions d’euros, somme qui aurait dû servir à renforcer le système judiciaire ougandais. Plusieurs pays suivent, comme le Danemark, la Suède, la Norvège. Des mesures rudes pour le territoire le plus aidé d’Afrique[2]. Le chef d’Etat n’en n’a que faire, et déclare : « Les étrangers ne peuvent pas nous donner des ordres. C’est notre pays. […] Ils doivent être avec nous, s’ils ne le veulent pas, qu’ils gardent leur aide ! ».[3] Car bien qu’ayant fait preuve d’un certain rapprochement avec l’Occident à la fin des années 1980 (une poignée de main avec l’ancien président américain Ronald Reagan en guise de preuve), le leader ougandais au pouvoir depuis 1986 a toujours fustigé les « concepts occidentaux »[4]. Et selon lui, l’homosexualité en fait partie. Selon Dan Van Raemdonck[5], linguiste à l’Université Libre de Bruxelles et Secrétaire général de la Fédération internationale des droits de l’Homme, Yoweri Museveni fait de la lutte contre les homosexuels un « cache-misère ». « Dans un pays où la situation économique n’est pas bonne, c’est un peu de la distraction. Si on peut endormir la population face à sa situation, il faut trouver l’ennemi et le bouc-émissaire adéquat. Et les homosexuels sont particulièrement bien choisis », déclare le Secrétaire général.

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A Kampala, la capitale ougandaise, les homosexuels se cachent afin d’éviter la prison, voir pire. On pense à la          vindicte populaire. Source = http://en.wikipedia.org/wiki/Uganda

Appuyées par la majeure partie de la population, des campagnes homophobes sont en cours en Ouganda depuis déjà quelques années. Paroxysme avec la journée succédant à celle du 24 février, jour du vote de la loi, où les tabloïds s’en sont donnés à cœur joie en publiant des listes de noms de personnes « se déclarant » être homosexuelles[6] (en réalité, la plupart de ces gens n’ont jamais déclaré publiquement leur sexualité). Bien que cette délation médiatique ait surpris beaucoup de monde, elle n’est pas nouvelle. En octobre 2010, le journal ougandais Rolling Stone avait déjà publié une liste de 100 noms de personnes homosexuelles. Avec un petit encadré jaune en première page, juste à côté de l’annonce : « Pendez-les». [7] A noter que pour cette liste, l’hebdomadaire a été condamné à l’époque par la justice ougandaise, et que leurs tirages ont été suspendu.

Politique et religion homophobes ; un cocktail africain 

En Ouganda, Yoweri Museveni n’est cependant qu’en parti l’instigateur de la loi anti homosexualité. Car la vraie source de cette flambée récente d’intolérance à l’égard de la communauté LGBT[8] vient en réalité de la religion, et particulièrement des églises évangéliques, très présentes dans le pays. « On a construit un discours homophobe en Ouganda, essentiellement, à mon sens, à cause de responsables religieux. Car dès qu’on aborde le sujet là-bas, par exemple, on tombe dans un paradigme religieux totalement intolérant », explique Dan Van Raemdonck. Il fait ici référence aux églises évangéliques provenant des Etats-Unis.

La religion ; voilà où le bas blesse en Afrique. Car au delà du cas ougandais, la situation des homosexuels sur le continent est déplorable ; sur les 54 pays africains, 38 pénalisent l’homosexualité, dont 4 prévoient la peine de mort. [9] Et en ce début d’année, le Nigéria fait aussi parti des pays qui ont « glacé » leurs Droits de l’Homme ; le 13 janvier, le pays s’est doté d’une législation très punitive envers la communauté homosexuelle (afficher sa relation homosexuelle au vue et su de tous peut coûter 10 ans de prison).

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Eglise chrétienne à Entebbe, en Ouganda. Les Eglises évangéliques sont des « dissidentes » de la Réforme protestante du XVIème siècle. Plus autonomes, conservatrices et piétistes, elles sont constituées en plusieurs branches qui ne cessent de croître en Afrique. Source = http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Uganda_church.jpg

Selon Dan Van Raemdonck, plusieurs facteurs doivent être pris en compte pour comprendre la flambée d’homophobie depuis quelques années en Afrique. « D’abord, il y a le sentiment que l’homosexualité vient de l’extérieur, que ça vient des Occidentaux. Ça entraîne une réaction d’anticolonialisme primaire. Mais l’homophobie viendrait aussi de l’extérieure, puisque ça vient de la religion chrétienne évangélique, et que cette dernière ne vient pas d’Afrique », argumente le linguiste. La question de l’historicité de l’homosexualité sur le continent est toujours en cours de débats.[10] Dans les faits, on sait que dès la fin du XIXème siècle et le colonialisme, la religion chrétienne a posé ses marques et jalonné les esprits dans un climat non favorable envers ceux qui « pratiquaient » le sexe entre eux. «  Il y a conjonction de deux forces, avec à la fois le pouvoir qui veut créer un ennemi pour faire oublier aux populations leurs conditions, et le religieux évangéliste qui veut faire de la lutte contre les homosexuels une figure de proue de son combat », expose M.Raemdonck. On est loin d’une opposition simpliste entre une Afrique homophobe et un Occident dépravé.

L’hypothèse chinoise

Une question demeure ; pourquoi Yoweri Museveni balaie-t-il avec autant d’assurance les aides financières provenant des pays occidentaux? Car au delà d’une volonté nationaliste de « reprendre » le contrôle du pays, la réalité économique est tout autre. Une hypothèse (somme toute subjective) : la Chine. En janvier 2005 a eu lien la fin de l’accord « multifibres »[11], accord qui limitait les exportations de textile des pays en développement vers l’Europe et les Etats-Unis.  En conséquence, les ventes chinoises sont montées en flèche, et Pékin en a profité pour regarder vers l’Afrique[12]. Et les relations sino-africaines ne cessent de croître. Par exemple avec l’Ouganda. « Quand la loi a été promulguée, Obama a dit qu’il y aurait des sanctions, et les Pays-Bas ont supprimé leur aide (ndlr : voir ci-dessus). Au niveau symbolique, et au sein de la politique intérieure ougandaise, ce geste montre que les valeurs du peuple résistent à la colonisation. Au niveau pragmatique, les chinois investissent beaucoup en Ouganda comme dans d’autres pays d’Afrique. Et on ne peut pas dire que la question des droits fondamentaux soit vraiment leur tasse de thé… », constate Dan Van Raemdonck. Car si les chinois investissent, ils ne se mêlent pas des affaires intérieures des pays concernés.[13] Et dans le cas ougandais, force est de supposer que l’argent chinois fait office de contre poids aux sanctions économiques occidentales.

© Antoine Rivière pour Vues sur le Monde

Dans cette optique, on notera (comme un doux hasard) une rencontre officielle mardi dernier entre le Premier ministre chinois Li Keqiang et le ministre ougandais des Affaires étrangères Sam Kutesa.[14] Ce dernier était justement en visite à Pékin. Le sujet de la rencontre ? Un engagement de la part de la Chine à soutenir la paix et le développement en Afrique. Ironie du calendrier, puisqu’en parallèle, les Etats-Unis ont annoncé vouloir envoyer des experts dans le pays. Les américains vont donc babiller avec le président Museveni de la fameuse loi, président qui se dit d’ailleurs « ravi » de les recevoir. [15] Quant aux homosexuels condamnés ou lynchés en place publique, pas sûre qu’ils soient, eux, ravis de leur situation sur le sol africain.

Pour un constat sonore sur la question homosexuelle en Afrique, vous pouvez écouter « Gay Africa (être homo en Afrique », thème de l’émission L’Afrique Enchantée sur France Inter, diffusée le 19 janvier dernier. URL = http://www.franceinter.fr/emission-lafrique-enchantee-gay-africa-etre-homo-en-afrique


[1] Le texte de loi détaillé (anglais) en PDF, All Out production, le 20/12/13, URL : https://allout-production-site.s3.amazonaws.com/allout-203-Anti-Homosexuality_Act_2014.pdf
[2] Pour plus de précisions économiques, le site France Diplomatie, « Présentation de l’Ouganda », http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/ouganda/presentation-de-l-ouganda/
[3] Le Monde, article du 24/02/2014, URL : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2014/02/24/en-ouganda-une-loi-antihomosexualite-drastique-entre-en-vigueur_4372439_3212.html
[4] Wikipédia, biographie de Yoweri Musevini, URL : http://fr.wikipedia.org/wiki/Yoweri_Museveni
[5] Plateforme Gramm-R, présentation des travaux de Dan Van Raemdonck, URL : http://gramm-r.ulb.ac.be/danvanraemdonck/
[6] Jeune Afrique, article du 25/02/2014, URL :  http://www.jeuneafrique.com/actu/20140225T162730Z20140225T162700Z/
[7] The Guardian, article du 21/10/10, URL : http://www.theguardian.com/world/2010/oct/21/ugandan-paper-gay-people-hanged
[8] LGBT : Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transsexuels
[9] Le Monde, article du 25/02/2014, URL : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2014/02/14/en-afrique-l-homosexualite-hors-la-loi_4366454_3212.html
[10] Awondo Patrick et al., « Une Afrique homophobe ? », Raisons politiques 1/ 2013 (n° 49), p. 95-118, URL: http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2013-1-page-95.htm
[11]Organisation mondiale du commerce, Accord sur les textiles et les vêtements, URL : http://www.wto.org/french/tratop_f/texti_f/texintro_f.htm
[12] Richer Philippe, L’offensive chinoise en Afrique, Karthala, Paris, 2008.
[13] Le Monde Diplomatique, mai 2005, URL : http://www.monde-diplomatique.fr/2005/05/SERVANT/12218
[14] Xinhuanet, le 19/03/14, URL : http://french.xinhuanet.com/chine/2014-03/19/c_133196690.htm
[15] La presse.ca, le 18/03/14, URL : http://www.lapresse.ca/international/afrique/201403/18/01-4749021-loi-anti-gai-en-ouganda-washington-envoie-des-experts.php

 

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