© Damien Delqueux pour Vues sur le MondeL’Ohio peut réellement être vu comme le « centre de l’univers[1] » électoral des impitoyable élections présidentielles américaines.
Tous les quatre ans, les élections présidentielles américaines ne se jouent en réalité que dans une quinzaine d’État[2] : les swing states.
L’Ohio est un de ces « États pivots », susceptible de voter Démocrate comme Républicain à la présidentielle, et indispensable dans la course à la Maison Blanche. Sur la période contemporaine de la vie politique américaine, il est l’un des États les plus courtisés, lieu d’investissements humains et financiers digne de tous les superlatifs.
Alors, au fond, pourquoi ? Comment un État peut-il autant osciller politiquement et concentrer l’attention des candidats et des médias ?

Une histoire politique singulière

Intégré à l’Union au début de l’année 1803, l’Ohio est le 17eme État à rejoindre le tout nouveau pays du président Thomas Jefferson (1801-1809). L’histoire politique de l’Ohio est insolite. D’Abraham Lincoln, en 1860, jusqu’à George W. Bush, en 2004, aucun candidat Républicain n’est parvenu à la fonction présidentielle sans gagner l’Ohio ; et seulement quatre présidents démocrates ont atteint la Maison Blanche sans l’Ohio depuis 1860 (Grover Cleveland en 1884 et 1892 ; Franklin D. Roosevelt en 1944 et John F. Kennedy en 1960). L’Ohio est une étape obligatoire pour tous les candidats à la fonction présidentielle, et ce statut s’explique par la Constitution même des États-Unis.

Un système politique à l’origine des swing states

Les Pères Fondateurs étaient certes opposés à la monarchie, mais restaient d’essence et de sensibilité « plus libérale que de réels démocrates », et méfiants à l’égard du peuple. Aussi vont-ils élaborer « un processus électoral plutôt complexe [3] » : le collège des Grands électeurs. La Constitution américaine et le système électoral singulier érigés au XVIIIème  siècle par les Pères Fondateurs se révèlent être aujourd’hui l’un des éléments principaux qui favorise la création des swing states.

Le nombre des Grands électeurs est proportionnel à la population qu’abrite l’État (proportion relative, un grand électeur ne représente pas le même nombre de citoyen d’un État à l’autre). Avec 11 millions d’habitants, l’Ohio comptait lors des dernières élections 18 Grands électeurs. Un collège conséquent et capable d’inverser un rapport de force. Mais le Texas et la Californie comptaient, en 2012, réciproquement 38 et 55 Grands électeurs, donc bien plus que l’Ohio. Hors, ces deux États ne sont pas des swing states. Pourquoi ?

L’autre caractéristique du scrutin américain, à l’origine de la création des swing states, est le principe du winner-take-all. Le candidat remporte tous les grands électeurs, et « à la liste qui obtient la majorité des voix est attribuée la totalité des sièges des Grands électeurs[4] ».  C’est ainsi qu’un État politiquement très enraciné (Californie solidement démocrate, Texas historiquement républicain) ne verra aucun combat politique sur son sol (chaque candidat connaît le destin de la totalité des Grands électeurs). Mais un État oscillant, selon les élections, entre les deux camps, cristallise les rivalités et aiguise les appétits politiques. C’est le cas de l’Ohio, qui devient donc plus compétitif que d’autres. Le système politique américain est ainsi à l’origine de la création des swing states.

© Damien Delqueux pour Vues sur le Monde

Un autre élément propre à  l’Ohio est la composition de sa population, ethniquement très variée. Qui vit dans l’Ohio, et comment cette population se comporte t-elle électoralement ?

L’Ohio, microcosme américain

« Il n’y a pas une Amérique bleue, il n’y a pas une Amérique rouge, il y a les États-Unis d’Amérique [5] », expliquait Barack Obama lors de la Convention démocrate de 2004. Si cette formule de rassemblement claque comme un argument péremptoire, le constat est discutable.

Le pays est effectivement très coloré, et cette diversité de population s’observe en Ohio, à une échelle plus locale. Par son immigration et son histoire, l’Ohio est aujourd’hui un microcosme de la nation tout entière, et cette diversité enrichit sa tendance à basculer. « Il faut voyager dans l’Ohio pour se rendre compte à quel point il est complexe et varié », m’expliquait Stephen Hoffman, journaliste pour le Akron Beacon Journal [6]. « Vous avez tout dans cet État. Prenez votre voiture et allez faire un tour, vous allez découvrir les très grandes villes et les grands centres urbains, les banlieues résidentielles et les ghettos moins chics, puis vous arriverez dans des villes moyennes ou très petites, des zones rurales avec d’énormes fermes céréalières, puis vous conduirez des heures sans rencontrer personne. »

Les citoyens de l’Ohio se différencient autant culturellement que politiquement. Ils n’ont pas le même mode de vie, n’ont pas les mêmes priorités, pas la même couleur de peau ni la même histoire, ne regardent pas les même chaînes d’information et, par conséquent ne votent pas de la même manière, m’assurait David Hopcraft, le bras droit du président du Parti Républicain de l’Ohio[7]. « Dans l’Ohio, vous avez des éléments qui représentent un petit peu de tous les autres États. » Des éléments démographiques, culturels, politiques, etc. Cette diversité démographique attise les attentions politiques afin de favoriser le basculement de l’Etat.

L’Ohio est un tel microcosme démographique qu’il représente un riche laboratoire expérimental pour les entreprises[8]. Toutes les couches de population se trouvent dans l’État, et les marques l’ont compris. Elles utilisent ce territoire comme un « test-market ». Si un produit plaît dans l’Ohio, il trouvera un écho lors de son lancement national. C’est le cas pour des détergents, des nouveaux fast-foods (comme le Black Label Hamburgers de chez Wendy’s, ou les nouveaux restaurants Piada), des lignes de vêtements, etc. La « test-city » -la ville test par excellence- est à Columbus, la capitale, car elle brasse des communautés et des populations (âges, revenus, origines, couleurs de peau) représentatives de l’échelle nationale. Nul besoin d’aller à New York City pour découvrir une ville multiculturelle. Venez à Columbus !

« Osama Bin Ladden is dead, and General Motors is alive[9] »

Joe Biden, le vice président de Barack Obama, a le sens de la formule. S’appuyant sur deux faits concrets et ultra médiatisés, le vice-président défend le bilan des quatre années passées au pouvoir: la mort du leader d’Al-Qaeda, Ben Laden, abattu par un commando d’élite au Pakistan en Mai 2011, et le sauvetage de General Motors par l’administration démocrate.

Le sauvetage de la marque automobile par Barack Obama est un symbole de sa gestion de la crise économique qui sévit dans le pays depuis 2008. L’Ohio et le Michigan, cœur historique de l’automobile, ont été violemment frappés par cette crise. Barack Obama, en investissant plusieurs milliards de dollars pour sauver l’automobile et les infrastructures vieillissantes a ainsi fait, de l’automobile, un thème électoral omniprésent, et de l’Ohio, un symbole.

Cette symbolique et les incessantes visites présidentielles ont conforté le statut d’État pivot de l’Ohio. Le reste de l’élection 2012 s’est jouée sur la mobilisation des minorités (géographie électorale), l’argent récolté et investi (publicité et matraquage médiatique), le ciblage des électeurs, l’armée démocrate et bénévoles, la personnalité des candidats, etc.

© Damien Delqueux pour Vues sur le Monde

Conclusion

Tous les quatre ans, l’Ohio sort de son anonymat et devient une promesse politique pour chaque candidat en route vers la Maison-Blanche. L’histoire est là pour nous le rappeler. Le statut de swing states de l’Ohio s’explique par le système politique américain et le principe du winner-take-all. La composition démographique de l’État, ethniquement très variée, accompagne des comportements électoraux imprévisibles, et ce microcosme renforce l’oscillation politique de l’État. C’est enfin le contexte économique et l’État érigé comme symbole qui a renforcé sa singularité et son rôle de pivot lors des dernières élections.

Mais la croissance démographique de l’État s’essouffle et les changements bouleversent son équilibre interne. L’Ohio rejoindra-t-il la Pennsylvanie qui, autrefois swing states, est aujourd’hui politiquement « mûr » ? Le rôle politique de l’Ohio est incertain. Il peut perdurer comme s’éteindre. En politique, on ne choisit souvent pas son rôle, c’est plutôt lui qui nous choisit.


[1] Le Monde, « La présidentielle américaine se joue dans l’Ohio », 27 Octobre 2012
[2] Slate.fr, « Pourquoi la campagne des présidentielles américaines n’a lieu que dans 15 États », 10 Septembre 2012
[3] Jacques Soppelsa, La démocratie américaine au XXème siècle, Paris : Ellipses, 2000 (160pages) p.41
[4] Ellizabeth Vallet et David Grondin, Les élections présidentielles américaines, Québec (Canada) : Presse de l’Université du Québec, 2004 (284pages) p.54
[5] Roger Persichino, Les élections présidentielles aux États-Unis, Paris, 2008, Éditions Gallimard (336 pages) p. 180
[6] Entretien réalisé le 26 Février 2013 depuis Chicago (au téléphone), avec Stephen Hoffman, journaliste politique pour le Akron Beacon Journal
[7] Entretien réalisé le 20 Février 2013 à Columbus, Ohio, avec David Hopcraft, Assistant of the chairman, Ohio Republican Party
[8] Entretien réalisé le 18 Février 2013 à Ohio State University, Columbus, Ohio, avec Paul A. Beck, Ph.D. Political Science
[9] LeMonde, « Joe Biden, le sniper d’Obama », 4 Septembre 2012

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