Prière de rue un vendredi devant la mosquée Aqsa, lieu de culte principale de la communauté musulmane ouest-africaine de Little Senegal. Un espace de circulation est laissé aux passants entre les prieurs et les étals de mets traditionnels qui remportent un succès certain auprès de la population du quartier. © Ibrahim Bechrouri

Prière de rue un vendredi devant la mosquée Aqsa, lieu de culte principale de la communauté musulmane ouest-africaine
de Little Senegal. Un espace de circulation est laissé aux passants entre les prieurs et les étals de mets traditionnels
qui remportent un succès certain auprès de la population du quartier. © Ibrahim Bechrouri

Le prĂ©cĂ©dent article s’achevait sur la mise en avant de l’absence d’ascendances d’intĂ©rĂŞt ouest-africaines dans la liste du NYPD. Pour comprendre cela, il faut commencer par dire que la communautĂ© musulmane ouest-africaine perçoit de manière positive le service de police de la ville, alors que la plupart des autres communautĂ©s musulmanes s’en font une reprĂ©sentation nĂ©gative depuis les rĂ©vĂ©lations de l’AP.

Il faut cependant pousser les limites de la rĂ©flexion. En 1999, Amadou Diallo, un ressortissant guinĂ©en, est abattu par des policiers en civil de la Street Crime Unit. La consĂ©quence immĂ©diate de cet « assassinat », est l’opposition très critique des populations ouest-africaines envers le NYPD et le maire rĂ©publicain de l’époque, Rudolph Giuliani, qui avait soutenu mordicus les officiers malgrĂ© le fait qu’ils eurent fait feu sur Amadou Diallo Ă  41 reprises.

Cela a nĂ©anmoins changĂ© suite Ă  l’arrivĂ©e de Michael Bloomberg Ă  la mairie en janvier 2002, et de Raymond Kelly Ă  la tĂŞte du NYPD. Ce dernier prĂ´nait des idĂ©aux de police de proximitĂ© orientĂ©e vers les communautĂ©s (PPOC)[1] et les approcha donc rapidement. La communautĂ© ouest-africaine saisit l’occasion de prouver sa loyautĂ© et sa volontĂ© de lutter contre le terrorisme tout comme la majoritĂ© des communautĂ©s musulmanes newyorkaises. En 2004, Bloomberg profita de la clĂ´ture du volet judiciaire de l’affaire Diallo, pour s’excuser publiquement de cette « bavure policière », s’assurant ainsi la pĂ©rennisation des relations de la ville et son service de police avec les communautĂ©s ouest-africaines.

 

Les raisons d’une alliance d’intĂ©rĂŞt

Aux limites sud du quartier afro-amĂ©ricain de Harlem, l’Ă©picentre de la prĂ©sence ouest-africaine se situe au niveau de la 116ème rue mais celle-ci s’étend dans tout le 218ème secteur de recensement surnommĂ© Little Senegal.

© Vues sur le Monde

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Il existe des tensions entre les communautĂ©s ouest-africaines et afro-amĂ©ricaines vivant sur un mĂŞme territoire et au sein desquelles circulent des reprĂ©sentations nĂ©gatives de l’autre[2] que sont venu exacerber les Ă©vènements du 11 septembre 2001. Pour les afro-amĂ©ricains, les musulmans afro-amĂ©ricains ne pouvaient ĂŞtre mis en  cause dans ces attentats. Principalement pour leur implication dans le mouvement des droits civiques, ils leurs apparaissaient comme profondĂ©ment amĂ©ricains.

Au contraire, les populations ouest-africaines, dans les reprĂ©sentations de certains afro-amĂ©ricains, venaient de contrĂ©es lointaines, Ă©taient « mauvaises, sales et rudes »[3] et arboraient un style vestimentaire proche de celui des talibans. Des agressions eurent lieu dans Harlem, notamment devant leur lieu de culte principal, la mosquĂ©e Aqsa, lors de la jumu’a[4] et des tarawih[5] oĂą, par manque de place, certains fidèles priaient Ă  l’extĂ©rieur. Les musulmans ouest-africains se dĂ©fendirent comme ils pouvaient et souvent avec force mais le NYPD leur proposa aussi leur aide. C’est ainsi que chaque vendredi, jusqu’Ă  ce que les choses se calment, le NYPD envoyait une voiture de patrouille sur place au moment de la prière. Pendant le mois de ramadan, des agents du NYPD encadraient les prières de rues empĂŞchant ainsi les dĂ©bordements. De son cĂ´tĂ©, les leaders de la mosquĂ©e s’assuraient que les prieurs laissent une voie de circulation aux passants car cette absence de chemin Ă©tait parfois Ă  l’origine des conflits qui Ă©clataient devant la mosquĂ©e.

C’est ainsi que la relation entre le NYPD et les musulmans ouest-africains de Harlem devint l’un des meilleurs exemples de PPOC. La mosquĂ©e Aqsa participait activement aux enquĂŞtes, et organisait des Ă©vènements auxquels des officiers Ă©taient conviĂ©s Ă  un repas commun pour s’informer sur l’islam et les problĂ©matiques du quartier. Des rĂ©unions d’informations Ă  l’intention des fidèles Ă©taient aussi organisĂ©es en partenariat entre le NYPD et les figures religieuses afin de lutter par un discours religieux et lĂ©gal, contre les violences conjugales qui sĂ©vissaient alors dans le quartier.

Ainsi, le NYPD sut tisser des liens privilĂ©giĂ©s avec les individualitĂ©s de la communautĂ© et parvint Ă  modifier l’image du dĂ©partement. Menace depuis l’affaire Diallo, le NYPD Ă©tait dĂ©sormais perçu comme un partenaire viable, voire indispensable, et des succès Ă©taient remportĂ©s Ă  tous les niveaux grâce Ă  cette alliance.

Le NYPD, comme d’autres agences, s’est largement appuyĂ© sur cette communautĂ© dans le cadre de ses efforts d’anti-terrorisme. Cela est sans doute du Ă  trois facteurs. Il s’agit d’abord de la reprĂ©sentation d’un islam ouest-africain modĂ©rĂ© – influencĂ© par les soufis mourides-   qui se rĂ©fĂ©rerait aux enseignements du Coran et de la Sunna[6] tout en prenant en compte le contexte actuel[7]. Ensuite, l’africanitĂ© des musulmans ouest-africains gommerait leur islamitĂ© dans certaines prĂ©notions. Ils seraient donc plus africains que musulmans, plus « folkloriques » que « menaçants »[8]. Enfin, les ouest-africains ne se seraient acquis Ă  la cause des afro-amĂ©ricains musulmans avec qui le lien de confiance avec les autoritĂ©s est très sĂ©vèrement endommagĂ© depuis le mouvement des droits civiques.

Au contraire, les populations ouest-africaines sont arrivĂ©es surtout dans les annĂ©es 1990. Seule l’affaire Diallo a affectĂ© leur relation avec le NYPD car elles n’apparaissent pas dans les ascendances d’intĂ©rĂŞts dĂ©finies par l’agence. A travers cette liste, le dĂ©partement de police distingue donc des « mauvais » et des « bons » musulmans. Il faudrait surveiller les premiers, quitte Ă  leur renier certains droits fondamentaux, quand on pourrait collaborer avec les seconds, certes « folkloriques » mais plus Ă  mĂŞme d’être de solides partenaires dans la lutte antiterroriste. Cela n’est pas sans rappeler la rhĂ©torique colonialiste et orientaliste du « bon sauvage »â€¦

A cet Ă©gard, les musulmans ouest-africains sont surreprĂ©sentĂ©s au sein du Conseil Consultatif Musulman[9] (CCM) auprès du NYPD, composĂ© d’un tiers de musulmans ouest-africains. S’il n’en fait pas partie, l’imam de la mosquĂ©e Aqsa, Souleimane Konate[10], a tout de mĂŞme choisi pour donner le discours de clĂ´ture du petit dĂ©jeuner prĂ©-ramadan organisĂ© par le NYPD en juin 2013 et ou les musulmans ouest-africains Ă©taient prĂ©sents en nombre. Il faut aussi noter la prĂ©sence d’une partie de l’effectif des Ă©quipes inscrites Ă  la ligue de football du NYPD, partie prenante de sa PPOC, qui rĂ©unit rĂ©gulièrement des officiers et des jeunes des communautĂ©s pour disputer des rencontres. La remise de trophĂ©e a Ă©tĂ© faite Ă  la fin de l’Ă©vĂ©nement par Raymond Kelly lui-mĂŞme Ă  des Ă©quipes surtout composĂ©es de joueurs de la communautĂ© ouest-africaine.

 

Ray Kelly remet le trophé de la ligue de football organisé par le NYPD à une équipe ouest-africaine

Ray Kelly remet le trophé de la ligue de football organisé par le NYPD à une équipe ouest-africaine. © Ibrahim Bechrouri

Un tournant depuis la percĂ©e d’AQMI au Mali?

NĂ©anmoins, un Ă©vĂ©nement a pu venir remettre en question cette alliance: la percĂ©e d’Al QaĂŻda au Maghreb Islamique (AQMI) au Mali. Le document des ascendances d’intĂ©rĂŞt rĂ©vĂ©lĂ© par l’AP date probablement d’une pĂ©riode allant de 2003 Ă  2007, il n’est donc pas impossible que de nouvelles ascendances d’intĂ©rĂŞt soient venues s’y ajouter. L’imam afro-amĂ©ricain Talib Abdur-Rashid, m’a d’ailleurs dit que l’ascendance d’intĂ©rĂŞt « musulmans afro-amĂ©ricains », qui apparaĂ®t de manière un peu orpheline en toute fin de liste, a sans doute Ă©tĂ© rajoutĂ©e fin 2002 après les actes perpĂ©trĂ©s par le sniper de Washington : John Allen Muhammad. Auparavant John Allen Williams, vĂ©tĂ©ran de la première guerre du Golfe , il s’était converti Ă  l’islam afro-amĂ©ricain après son retour. En 2002, armĂ© de son sniper, il abat dix personnes au cours de diffĂ©rents raids avant d’ĂŞtre arrĂŞtĂ©. Admirateur d’Oussama Ben Laden, il est le premier et dernier terroriste musulman afro-amĂ©ricain qui apparaissaient alors comme foncièrement amĂ©ricains,  loyaux Ă  la nation et bien loin des lectures de l’islam prĂ´nĂ©s par l’organisation Al QaĂŻda. Il est donc possible qu’une logique similaire ait amenĂ© le NYPD Ă  inclure certaines ascendances ouest-africaines dans leur liste après l’avancĂ©e d’AQMI dans la rĂ©gion.

A cet Ă©gard, certains ouest-africains que j’ai pu rencontrer Ă  New York sont inquiets de la possible prĂ©sence de mosque crawlers[11] dans leur communautĂ©. D’ailleurs, Ă  la fin du petit dĂ©jeuner organisĂ© par le NYPD, au moment des questions, et après que quelques leaders ouest-africains aient pris la parole pour remercier Ray Kelly de ses efforts de PPOC, un leader communautaire ouest-africain a pris la parole, demandĂ© Ă  plusieurs officiers du NYPD et Ă  plusieurs leaders musulmans de se lever, avant de s’exprimer en ces termes:

« Ces officiers du NYPD et ces membres de la communautĂ© musulmane que je viens d’appeler travaillent depuis très longtemps ensemble pour la sĂ©curitĂ© de la ville. Nous n’avons pas besoin de ce Conseil Consultatif Musulman dont ils ne font pas partie et qui est complètement dĂ©connectĂ© de nos demandes et de la rĂ©alitĂ© de la communautĂ©. Chef de la police Ray Kelly, s’il vous plait, arrĂŞtez ce programme de surveillance qui nous effraie, ne mène Ă  rien et dĂ©truit nos communautĂ©s. Nous avons toujours travaillĂ© avec vous, nous travaillons avec vous et nous continuerons de travailler avec vous pour arrĂŞter les terroristes menaçant cette ville et les criminels menaçant notre sĂ©curitĂ© au quotidien, mais, s’il vous plait, arrĂŞtez ce programme qui nous fait mal et nous fragilise au sein mĂŞme de nos lieux de cultes Ă  cause de la prĂ©sence d’informateurs… »

Cette intervention fut accueillie assez froidement mais a eu le mĂ©rite de souligner une double reprĂ©sentation qui pĂ©nètre les communautĂ©s musulmanes ouest-africaines. D’une part, ceux-ci ont Ă©tĂ© Ă©cĹ“urĂ©s par les agissements d’AQMI au Mali ce qui les a Ă©loignĂ©s de l’islam radical tout en leur donnant une envie encore plus forte de collaborer avec les autoritĂ©s amĂ©ricaines pour la lutte antiterroriste. D’autres part, les musulmans ouest-africains craignent que cela ait remis en cause leur image de « bons musulmans » et d’ĂŞtre dĂ©sormais, au mĂŞme titre que d’autres communautĂ©s, sujet Ă  la surveillance de diffĂ©rentes agences de force de l’ordre dont fait partie le NYPD. Quoi qu’il en soit, le groupe des musulmans ouest-africains Ă©tant celui qui a la progression dĂ©mographique la plus forte Ă  New York[12] et il intĂ©ressant de voir que le NYPD, pour rendre son programme de surveillance des musulmans lĂ©gitime s’appuie sur une communautĂ© Ă  laquelle il ne semble pas particulièrement s’intĂ©resser tout en s’Ă©tant mis Ă  dos les communautĂ©s clairement ciblĂ©es par la surveillance.

 


[1] Nous la désignerons de la sorte afin de la différencier de la police de proximité, bien différente, que nous avons connu en France.
[2] ZAIN Abdullah, « African Soul Brothers in the ‘Hood: Immigration, Islam, and the Black Encounter », Anthropological Quarterly, Vol. 82, N°1, hiver 2009
[3] Ibid.
[4] Prière du vendredi.
[5] Prières en congrégation les soirs du mois de Ramadan.
[6] Tradition prophétique
[7] BAGBY Ihsan, « The American Mosque 2011: Basic Characteristic of the American Mosque/Attitude of Mosque Leaders », US Mosque Study 2011, janvier 2012.
[8] ZAIN Abdullah, « African Soul Brothers in the ‘Hood: Immigration, Islam, and the Black Encounter », Anthropological Quarterly, Vol. 82, N°1, hiver 2009, p. 51.
[9] CrĂ©Ă© en rĂ©ponse Ă  la polĂ©mique qui a suivi les rĂ©vĂ©lations de l’AP
[10] Celui-ci officie aussi dans d’autres mosquĂ©es de Harlem. La gentrification du quartier Ă  d’ailleurs forcĂ© la mosquĂ©e Aqsa Ă  fermer ses portes en novembre dernier car le loyer devenait trop Ă©levĂ© et la communautĂ© musulmane ouest-africain cherche donc un nouveau lieu de culte pour remplacer celui-ci mĂŞme si elle a mit en place d’autres mosquĂ©es depuis son arrivĂ©e Ă  New York.
[11] Nom que le NYPD a donné à ses agents infiltrés dans les lieux de culte musulmans.
[12] Ibid, p.39

Commentaires

  1. […] dans Harlem, notamment devant leur lieu de culte principal, la mosquĂ©e Aqsa, lors de la jumu’a[4] et des tarawih[5] oĂą, par manque de place, certains fidèles priaient Ă  l’extĂ©rieur. Les […]