Cubains jouant au domino

Des cubains jouant au domino dans une rue de la Havane

Je suis née pendant les premières années de la Révolution, au sein d’une famille humble investie dans l’effort visant à consolider cette société naissante, à la fois forte, impénétrable et sûre pour ceux qui n’avaient pas eu la joie de naître avec une cuillère d’argent dans la bouche. J’ai toujours vu mes parents travailler en fonction de cet idéal, et je suis devenue une femme n’ayant pour seul vécu que les expériences de cette Révolution qui fut mon berceau.

J’appartiens à la génération qui a étudié à l’Université mais qui, pourtant, croyait aveuglement qu’il n’existait pas de meilleure justice dans le monde que celle qui l’entourait. Suite aux évènements relatifs à l’ambassade du Pérou en 1980[1], j’ai vu beaucoup de mes amis émigrer, et je me suis alors demandée : pourquoi partaient-ils ? Pourquoi préféraient-ils vivre dans le capitalisme nord-américain ? Comment peut-on vivre aussi loin de son pays ?
Toutes ces interrogations me taraudaient dĂ©jĂ  au moment oĂą je pris la dĂ©cision de devenir maĂ®tresse – profession que j’avais choisie dès mon plus jeune âge, inspirĂ©e par les pĂ©dagogues vietnamiens enseignant dans les refuges et les tranchĂ©es[2]. C’est une profession dont je me sens fière et si je devais naĂ®tre Ă  nouveau je prendrais la mĂŞme dĂ©cision : « ETRE MAITRESSE ».

Au fil des années, comme pour presque tous les cubains et cubaines de ma génération, j’ai commencé à voir les défauts de cette société qui était jusqu’alors, pour moi, idyllique. Quand j’étais jeune, je ne disposais pas d’élément de comparaison, mais au fur et à mesure des doutes et des sentiments ambivalents à l’égard de cette société sont apparus. Et aujourd’hui, même après être sortie de l’île à 50 ans, ces sentiments ambivalents luttent toujours dans mon for intérieur.

Il est très difficile d’expliquer ce que peut ressentir un cubain lorsqu’il arrive dans un autre pays, toutefois je vais essayer de vous décrire mon expérience de ce monde que je ne connaissais auparavant qu’à travers les expériences des autres. C’est comme une deuxième naissance, avec beaucoup de sentiments contradictoires, on ne comprend pas comment les choses fonctionnent. A priori on se sent comme un être humain du Moyen-Âge. Je ne savais pas qu’il existait une telle variété de produits dans des magasins dont, même en rêve, je ne pouvais concevoir l’existence ! On pense ensuite à tous ceux qui sont restés là-bas, toutes ces personnes que l’on connaît, tous ces honnêtes et dignes travailleurs ayant mis depuis longtemps leurs savoir-faire et leurs compétences au service de l’idéal révolutionnaire, mais qui n’ont pas pu connaître une autre expérience. Ils ne savent pas ce que c’est de prendre une bonne douche. Avec quelques fois plus de trente ans d’expérience, des grands professionnels désirant simplement écrire un article ou un livre doivent tout d’abord le rédiger de façon manuscrite avant de demander par la suite la faveur d’un autre, possédant un ordinateur, afin qu’il le retranscrive ! Malgré ces difficultés matérielles, nous avons à Cuba de grands penseurs qui parviennent à rédiger des livres.

Ici en Europe, je ressens beaucoup de douleur quand je vois comment on y gaspille la nourriture, ou encore comment on se dĂ©barrasse du mobilier et de l’Ă©lectromĂ©nager passĂ©s de mode. Le consumĂ©risme pousse les gens Ă  acquĂ©rir tout ce qu’ils peuvent, au-delĂ  mĂŞme de leurs rĂ©els besoins.

En fin de compte, j’ai compris que le monde est une maquette, et que Cuba en est une pièce. Son rôle devrait consister à amener le monde entier à prendre conscience des limites induites par le capitalisme et le consumérisme afin de parvenir à une meilleure considération des laissés pour comptes par ce système. Car, même si le régime n’est pas parfait, nous avons à Cuba une considération plus humaine à leur égard. Je pense alors que le premier pas pour bâtir une société meilleure, serait de s’arrêter l’espace d’un instant pour réfléchir à la véritable intégration des plus démunis dans le monde. Avec une meilleure distribution des richesses, nous pourrions dans un premier temps, rendre la vie plus agréable aux plus pauvres de cette planète, et dans un deuxième temps, éventuellement nous pourrions éradiquer la pauvreté.

Maintenant je comprends plus clairement ceux qui ont quitté l’île, et qui, dorénavant, en vivent loin. Etant maintenant sortie moi-même, je suis bien consciente qu’il sera difficile pour moi de mener la même vie à mon retour, mais je retourne là bas, sur cette terre qui m’a vu naître, mon Cuba à moi. J’y attendrais le changement, dorénavant convaincue que le monde, et pas seulement Cuba, en a besoin.


[1] http://www.google.fr/url sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=9&ved=0CJIBEBYwCA&url=http%3A%2F%2Fwww.caretas.com.pe%2FModules%2FGetStorageFileAudit.ASP%3FMode%3DD%26Query%3DMagazine_Article_File_D%26ID%3D3112&ei=M0nyUpffH-yp7Qax4YDgDQ&usg=AFQjCNGWbxkOWLtnpwWNbLMleStChiH1tw&sig2=1kLW9UTyimislz8oJ9qVnQ&bvm=bv.60799247,d.ZGU&cad=rja
[2] http://fr.globalvoicesonline.org/2014/01/29/161009/