Photo credit: EU Humanitarian Aid and Civil Protection / Foter.com / CC BY-ND

De nombreuses personnes ont fui leurs domiciles afin de trouver refuge dans des endroits plus sûrs. A Bangui, la capitale,                                            près de 400.000 habitants se sont déplacés pour échapper aux violences, et quelques 100.000 personnes se sont massées                                        autour de l’aéroport.

Une impression de déjà-vu. C’est ce qui est perceptible lorsqu’on constate les évolutions du conflit en République Centrafricaine, qui se déroule depuis le mois de septembre 2013. Comme une sourde menace de génocide Rwandais[1] planant au dessus d’un pays où la coalition musulmane Seleka et les milices locales d’autodéfense chrétiennes « anti-balaka» (« anti-machettes ») se déchirent depuis le 24 mars dernier, jour du renversement de François Bozizé, ancien président de confession chrétienne, par Michel Djotodia et les rebelles musulmans de la Seleka. Un comble pour M. Bozizé, qui a lui-même « joué » du coup d’Etat en 2004 pour se frayer une place de président sur les hauteurs de Bangui, la capitale[2], enclenchant la Première Guerre Civile centrafricaine dont le conflit d’aujourd’hui n’est que l’aboutissement. Et la réalité est bien plus complexe qu’une guerre civile « Musulmans contre Chrétiens ».

D’un mal politique au conflit ethnique 

« En tant que politologue, on se méfie des grilles de lecture manichéennes* et dichotomiques**, qui ont justement tendance à opposer deux camps, comme par exemple les ‘pro’ et ‘anti’ européens en Ukraine, ou encore les ‘pro’ ou ‘anti’ Bachar al Assad en Syrie. » Barbara Delcourt, Présidente du département de Science politique de l’Université Libre de Bruxelles, nous alerte sur la vision biaisée et superficielle qu’il est aisé d’avoir sur le conflit Centrafricain. « Je pense que c’est Gérard Prunier[3] qui disait par rapport au conflit au Soudan du Sud et à d’autres conflits africains en général, que la dichotomie ethnique et religieuse est extrêmement réductrice, et qu’elle conduit à des analyses complètement faussées, puisqu’il y a un enjeu de pouvoir, comme le contrôle de l’administration, de l’appareil de l’Etat, et des forces de sécurité. » Et l’enjeu de pouvoir est bien là. Mais dès son coup d’Etat en mars 2013, Michel Djotodia est dépassé ; il ne parvient pas à apaiser la colère des rebelles de la Seleka, qui commettent des exactions à travers le pays en toute impunité. Human Rights Watch exhorte le Conseil de sécurité de l’ONU à intervenir dès la fin du mois de juin 2013.[4]

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Le pays abrite beaucoup de zones de tensions, dû à de nombreuses frontières poreuses avec des pays tels que le Tchad, le Soudan, ou encore la République Démocratique du Congo. En plus du conflit actuel anti-Balaka contre membres de la Séléka », on remarquera la présence de la LRA (Lord’s Resistance Army), mouvement de rebelles ougandais connu pour l’utilisation d’enfants-soldats dans ses rangs. A noter aussi que la zone sous contrôle des milices anti-Balaka est géographiquement moins étendue que la zone sous contrôle de la Séléka et surtout, qu’elle contrôle les artères menant au Cameroun et au Tchad.

« Je pense que la réactivation d’hostilités entre groupes religieux s’explique essentiellement par l’écroulement de l’Etat. Car qu’est-ce qui fait que l’Etat fonctionne, que ça soit en Europe ou en Afrique? C’est justement qu’il parvient à imposer l’idée d’un citoyen qui a des droits indépendants de sa culture, sa religion, sa race. », explique Mme Delcourt. Pourquoi donc une telle déliquescence de l’appareil d’Etat en République Centrafricaine ? « D’abord à cause des interventions extérieures, avec ceux qu’on appelle les ‘parrains’, et qui sont généraux à tous les pays d’Afrique. Après la fin de la Guerre Froide vers 1990, ces ‘parrains’ n’étaient plus là pour soutenir à coup de moyens financiers des Etats en faillite », lance la politologue. Et dans notre cas, c’est la France qui fait office de chaperon. Un hexagone toujours bien présent même après la chute du Mur. Depuis l’indépendance de la République Centrafricaine en 1959, l’ancienne puissance coloniale aurait gardé « la main » sur les régimes politiques successifs.[5]  « Ensuite, si on regarde un peu le fonctionnement des gouvernements en Afrique, bien que je ne veuille pas généraliser, dans certains Etats comme en Centrafrique, le scénario est général. C’est un Etat faible, qui n’a plus de ressources, plus de budget. Un peu comme en République Démocratique du Congo. Un Etat qui ne tient que grâce à des liens patrimoniaux tissés avec certains groupes sociaux en particulier, liens qui attisent alors la rancœur d’autres groupes qui se sentent minorisés, même s’ils ne le sont pas forcément », expose Mme Delcourt. D’où la naissance d’un conflit inter-religieux qui a déjà fait un millier de victimes, et s’apparente de plus en plus à un génocide.[6]

« Les français eux-mêmes sont circonspects »

Le 5 décembre dernier, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution française de maintien de la paix en République Centrafricaine. Actuellement, ce sont 1600 soldats français de la force « Sangaris », qui tentent de désarmer les différentes factions sous la coupe du général Francisco Soriano. Mais les français ne sont pas seuls. Ils doivent aussi prendre en compte les 4400 soldats la mission de sécurité de l’Union africaine (la Misca), dirigée par le général congolais Jean-Marie Mokoko. Alors que la mission de paix s’annonce plus complexe qu’il n’y paraissait au premier abord, le débat s’active en France sur la volonté du président François Hollande d’intervenir en Centrafrique après être intervenu au Mali[7].

Barbara Delcourt, elle, s’interroge sur le fond de l’intervention globale. « Je crois que l’enjeu pour l’ONU, c’est de montrer qu’elle fait quelque chose. Car les menaces sont très sérieuses… On parle déjà d’un millier de morts. Mais en même temps, elle est terriblement contrainte par le fait qu’elle dépend entièrement des Etats et du bon vouloir des gouvernements pour mettre à disposition des troupes militaires. Il faut quand même se rappeler que ni l’Union Européenne, ni l’Otan, ne sont souvent très enthousiastes pour mettre des soldats européens sous la direction du Département de maintien de la paix de l’ONU à New-York. » Et pour la France ? « Je pense que les militaires français eux-mêmes sont relativement circonspects quant à l’efficacité de ce type d’intervention, parce qu’il n’y a pas de projets de stratégies politiques clairement définit », argumente-t-elle. Pourtant, coïncidence du calendrier que la démission récente (le 10 janvier) du président Michel Djotodia, alors que François Hollande avait déclaré au mois de décembre « qu’on ne pouvait pas laisser en place un président qui n’a rien pu faire ».

L’intervention française a débuté le 5 décembre dernier, en partenariat avec la Misca. Les soldats sillonnent le territoire pour tenter de désarmer les différentes factions.

A la suite du départ de M. Djotodia, des élections présidentielles ont été organisées rapidement. Dans cette logique, Catherine Samba Panza, maire de Bangui, a été élue le 20 janvier dernier. « Ça, c’est aussi quelque chose de récurrent dans les dernières opérations unilatérales. La conviction qu’il faut très vite organiser des élections pour trouver un partenaire légitime. Parce qu’une fois qu’on aura démontré, par exemple comme au Mali, qu’on a un partenaire fiable issu des urnes de manière démocratique, on peut justifier l’envoie de soutien par les forces armées, et maintenir vivaces des accords militaires », développe Mme Delcourt à propos de ce processus électoral très expéditif. Cependant, elle modère son propos après une brève pause durant l’interview. « Bien sûr, il ne faut pas mettre aussi de côté une autre logique, qui veut que pour arrêter les massacres en Centrafrique, il faut une personnalité consensuelle qui soit au dessus de la mêlée et avoir l’assentiment de la majorité, et que c’est le seul moyen de calmer le jeu. Et le pari n’est peut-être pas tout à fait stupide dans ce cas ci. »

* Manichéen signifie simplifier des rapports du monde. Dans notre cadre, ça signifie simplifier la situation en République Centrafricaine, en décrétant qu’il y a deux camps, les « anti-Balaka » et les membres de la Séléka.

**Dichotomique signifie se diviser en deux, et rejoins la vision manichéenne de la situation en République Centrafricaine (expliqué ci-dessus).


[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9nocide_des_Tutsi_au_Rwanda
[2] « Le 15 mars 2003, le général François Bozizé prend le pouvoir en fustigeant dix années ‘d’errements anti-démocratiques’. Le nouveau régime est soutenu par le Tchad, qui assure la sécurité à Bangui, le Congo-Kinshasa et la France. Le président déchu Ange-Félix Patassé, est accueilli par le Togo. » Poulain Michèle, Chronologie des faits internationaux d’intérêt juridique, In: Annuaire français de droit international, volume 49, 2003. pp. 767-820.
[3] Gérard Prunier, né en 1942, est un historien français (et canadien par naturalisation) spécialisé dans la Corne de l’Afrique et l’Afrique de l’Est.
[4] http://www.hrw.org/fr/news/2013/06/27/republique-centrafricaine-les-forces-de-la-seleka-tuent-des-dizaines-de-personnes-et
[5] Lire Le Monde diplomatique, Janvier 2014, François Hollande, président à Bangui, Anne-Cécile Robert.
[6] http://www.lemonde.fr/afrique/article/2014/01/16/regain-de-violence-a-bangui_4349118_3212.html
[7] http://fr.wikipedia.org/wiki/Intervention_militaire_de_2013_au_Mali