Temple Jaïn de Wilrijk, Anvers - Belgique © Jordan Biets 2013C’est à partir du début des années 1970 qu’arrivent les premiers « indiens » diamantaires à Anvers.  Ces indiens sont en fait une petite minorité non-hindou originaire du nord-est de l’Inde : les Jaïns[1] (voir fin d’article). Et si à l’époque on ne parle que d’une poignée de ces Jaïns qui vient s’installer dans la ville belge (une quinzaine de diamantaires), on oublie quelques fois que des indiens parcourraient déjà la rue du diamant d’Anvers dans les années 1920, et que leur présence dans le secteur de manière générale, remonte bien avant 1970. Tout l’intérêt de comprendre le lien historique entre Jaïns et diamant réside dans le fait qu’un infime nombre de personnes savent l’expliquer.

Les débuts de pistes

La réponse que je m’apprête à proposer ici, est le véritable fruit d’une enquête au cours de laquelle j’ai appris son histoire pas à pas.

A la lecture de différents articles dans la presse, la principale explication avancée se rapporte aux avantages liés à la religion, qui interdit aux Jaïns la pratique d’un nombre conséquent de métiers dont la nature pourrait être considérée comme « souillée ». Mme Chris De Lauwer, indologue anversoise spécialiste de la religion Jaïn, résume la chose ainsi : « les Jaïns ne peuvent avoir une profession où ils seraient en contact avec une quelconque forme de déchet. Cette liste inclue tous les métiers en lien avec le sang et les excréments, mais également les métiers liés au corps humain et qui seraient trop proches des déchets de peau, d’ongles ou de cheveux. » Cela les empêchent également automatiquement d’exercer des métiers de chasse, de pèche, et d’agriculture. Seuls restent un petit nombre de professions qui leur sont admises, incluant le commerce de marchandises[2]. De facto, les jaïns se trouveraient donc les personnes les plus appropriées pour commercialiser le diamant. Mais à ce stade, la justification religieuse elle-même apparait à la fois trop simpliste, insatisfaisante et peu convaincante comme seule réponse.

Sur le plan géographique, guère plus de réponses. Les Jaïns étant une petite communauté religieuse en Inde, leur présence de manière significative n’est pas équitablement répartie sur le territoire. Or, les mines de diamants historiques sont elles aussi en petits nombres et localisées en des lieux très précis au cœur de l’Inde.

Carte JaïnsDifficile de voir une présence « naturelle » de la communauté dans ce commerce sur la base d’implantations géographiques concordantes dans la mesure où les Jaïns sont principalement disséminés sur le flanc Ouest de l’Inde alors que les mines se trouvent plutôt au cœur voire à l’Est du pays.

Ce n’est qu’avec l’aide de Mme Chris de Lauwer qu’une ébauche de réponse s’est mise à naître. Tout en admettant ne pouvoir apporter de réponse, elle explique les liens étroits qu’entretiennent de longue date les Jaïns avec le pouvoir en Inde. Elle y décrit une communauté proche des rois, sultans et autres rajas. Les Jaïns étant de nature commerçante, elle convient qu’ils pourraient avoir été désignés comme personnes de confiance pour s’occuper de ce négoce. Cette explication est à mettre en parallèle avec deux autres informations : le statut particulier des Jaïns en Inde[3] et la présence historique de diamants en Inde.

Récits des marchands européens qui négociaient des diamants

A la lecture des Voyages en Orient du Baron d’Aubonne 1605-1689  de Jean Baptiste Tavernier de nouveaux éléments apparaissent. Tavernier est à l’époque un marchand parcourant l’Orient et l’extrême Orient, gagé par de riches européens pour leur ramener des objets précieux. Dans son livre il n’est jamais spécifiquement fait mention de Jaïns, même s’il apparait que l’aventurier Français n’avait vraisemblablement pas noté la différence entre Jaïns et hindous, il se pourrait qu’il en ait fait allusion sans le savoir. Pendant son séjour à Golconda – principale mine de diamant indienne, et donc du monde de l’époque – dans les années 1660, Tavernier évoque « un homme exprès gagé du roi et qui ne tire aucun bénéfice des particuliers qui a la charge de peser les diamants, et quand il en dit le poids, le vendeur et l’acheteur se tiennent à sa parole comme n’ayant point d’intérêt à favoriser personne »[4]. Là encore, impossible de dire avec certitude si cet « homme » spécifiquement gagé est un Jaïn, ni d’apporter d’information sur la raison qui l’aurait amené à être choisi plutôt qu’un autre. Toutefois, cela n’infirmerait pas la théorie avancée par Mme De Lauwer, apportant même quelques détails historiques allant en son sens.

Dans son autre livre Voyage en Inde, Tavernier fait une seconde allusion plus intrigante : « Les marchands qui visitent les mines pour y faire des achats, restent au logis tous les matins de dix heures à onze heures, tandis que les maîtres des mines après qu’ils aient déjeuné prennent les diamants pour les leur porter »[5]. A ce stade la similitude avec les pratiques Jaïns est un peu plus claire. En effet, le rituel Jaïn impose de se lever tôt le matin pour la prière, puis de prendre une grande partie de la matinée à se laver. Ils ne sont donc disponibles qu’aux alentours de onze heures du matin[6]. Sans apporter de certitude, ce nouvel élément agrémente la théorie d’une présence de personnes singulières dans le commerce du diamant déjà au 17e siècle.

Un autre aventurier mais d’origine britannique, Henry Howard, fît des voyages à travers l’Inde qu’il condensa dans un ouvrage destiné à la Royal Society of England en 1677. Il explique: « Les marchands sont les Banians du Gujarat, qui ont depuis quelques générations quitté leur pays pour se livrer au commerce, activité dans laquelle ils ont connu quelques succès et dont ils ont désormais le monopole. Ils correspondent avec leurs compatriotes de Surat, Goa, Golconde, Visiapore, Agra et Dillee et d’autres endroits en Inde, et les approvisionnent en diamants »[7]. Tout comme Tavernier dans son ouvrage, Howard parle de Banians[8] sans faire de distinction particulière. L’historienne Karin Hofmeester, commente néanmoins: « Les européens appellent Banians tous les marchands du Gujarat, bien qu’ils ne soient pas tous membres de la caste Vaisya ; ils pouvaient être Hindous ou Jaïns »[9]. La caste des Banians, est donc fortement associée au commerce de diamants à cette époque, et même depuis déjà « quelques générations » souligne Henry Howard. Or l’amalgame entre la caste marchande dont parle successivement Tavernier et Howard, semble tout à fait pouvoir évoquer les Jaïns.

Voici enfin la version proposée par Ramesh Mehta, un vieux diamantaire Jaïn à Anvers, recueillie en avril 2013. Il est – à ma connaissance – la seule personne à avoir raconté l’histoire qui suit. Néanmoins, les divers éléments qui y sont avancés apporteront un regard nouveau, convaincant et concordant avec les hypothèses émises jusqu’ici.

Les Jaïns : les choisisseurs de diamants

Historiquement, le commerce de diamants indiens remonte au 13e siècle. A cette époque nait en Inde un rapport ambigu avec la pierre, alchimie entre fascination et superstition. Le diamant est alors associé aux planètes et est supposé aider les hommes. On lui reconnait une forte influence sur la santé et le bien-être. Pour discerner la vertu d’un diamant, les premiers rois auraient décidé de confier leur évaluation à des personnes de confiance et jouissant d’un statut très élevé dans la société indienne: les Jaïns[10]. Leur tâche aurait ainsi consisté à évaluer et choisir les bons diamants, ceux qui profiteront à leur propriétaire – ou à défaut ne leur causeront pas de tort. Impossible de savoir qui a le premier déterminé le code d’identification, mais il semblerait qu’il ait entièrement été récupéré par les Jaïns.

Le procédé passerait par une première étape de différenciation, distinguant trois types de diamant : mâle, femelle et neutre. Leur association à une personne ne se fait pas par correspondance entre le « sexe » du diamant et celui du porteur, mais doit être mise en relation avec les traits de caractère. La méthode étant – à ma connaissance – perdue, il est impossible d’aller plus avant dans l’explication de ces combinaisons particulières. En revanche, si le procédé de différenciation ne peut être décrit ici, il est important de noter une grande distinction entre : diamant mâle et femelle d’un côté, et diamant neutre de l’autre.

Les diamants dits « sexués » doivent faire l’objet d’une lecture savante qui permettra de savoir à qui les associer, mais ils ne constituent pas de danger pour le porteur. Diamants mâles et femelles comporteraient ainsi des propriétés bénéfiques[11]. En revanche, les diamants neutres doivent être identifiés car on leur attribue un pouvoir négatif et néfaste pour le porteur[12]. Le lien avec la santé est prédominant. Il semblerait donc qu’une mauvaise association ou une erreur de distinction serait considérée comme pouvant avoir de lourdes conséquences pour les porteurs et propriétaires de diamants.[13].

Il existe des légendes pour agrémenter cet imaginaire collectif des Jaïns – et a fortiori des indiens – autour des vertus ou malédictions que l’on peut attribuer à une pierre. Mr Mehta évoque un Black Diamond, une pierre maudite, dont les propriétaires ont tous connu un sort tragique. Le sombre diamant aurait atterri dans les mains d’un diamantaire Jaïn qui l’aurait identifié comme neutre, mais ne serait pas parvenu à convaincre l’acheteur des risques liés à sa possession. De grande taille, la pierre serait alors passée entre les mains de puissants dirigeants, allant de l’Inde à la cour de Russie, entrainant toujours un destin dramatique pour son porteur.

Les recherches menées sur le sujet ne m’ont pas permis d’identifier des faits historiques suffisamment proches pour créer un parallèle avec cette légende, mais il semble que l’on peut trouver certaines similitudes avec le diamant aujourd’hui connu sous le nom de « Shah Diamond ». Un autre diamant originaire d’Inde, le Koh-I Nor, a connu un certain nombre de péripéties entre le 16e et le 19e siècle. Entre guerres fratricides, spoliations de pouvoirs successifs et divers vols, il pourrait être un diamant « maudit » évoqué par Mr Ramesh Mehta. Il est aujourd’hui l’un des joyaux de la couronne Britannique. Enfin, concernant le mythe autour du diamant bleu[14] et de sa malédiction, il apparait très facilement qu’elle est née au début des années 1900 aux Etats-Unis et ne peut donc avoir alimenté l’imaginaire collectif indien sur le sujet.

Bien que comportant encore certaines zones d’ombres comportant certaines incertitudes, de nombreux éléments de réponses permettent de comprendre la présence des Jaïns dans le monde du diamant. Les explications présentées sont bien sûr sujettes à discussion, mais elles proposent de mesurer l’ancienneté de la présence des Jaïns et de comprendre leur rôle joué dans ce commerce spécifique. Ils auraient donc été désignés pour être les maîtres d’une connaissance particulière, les hommes choisis pour distinguer les bons des mauvais diamants. C’est probablement à ce moment-là qu’ils vont poser les marques de leur importance dans ce commerce.

Et aujourd’hui ?

Dans l’imaginaire collectif, le commerce de diamant est aujourd’hui encore largement associé à la communauté juive, et à juste titre puisque leur présence dans le secteur remonte vraisemblablement à la naissance de ce marché. Cependant, c’est une vision européo-centrée qui découle de la présence historique avérée de grandes familles juives sur les différentes places diamantaires européennes. En réalité, il est probable que les deux communautés travaillent de pair depuis plusieurs siècles, chacune organisant le marché sur son continent. Les Juifs maintenaient le réseau diamantaire européen en connectant les grandes villes marchandes entre elles, alors que les Jaïns géraient leur réseau interne en Inde et assuraient l’approvisionnement des comptoirs européens. Le tout étant soudé par des rapports de confiance. Comble du sort, Jean Baptiste Tavernier dît avec humour à propos des négociants de diamant indien – et donc a fortiori des Jaïns – « [ils] sont tellement subtils et adroits dans le négoce, qu’ils pourraient donner leçon aux juifs les plus raffinés »[15].

Or cette phrase rencontre un écho tout particulier aujourd’hui. En effet, si l’imaginaire collectif croit toujours que les diamants sont imperturbablement associés à la communauté juive, la vérité s’est affranchie de cette représentation et les spécialistes du secteur admettent que le marché a aujourd’hui changé de mains. A Anvers, la capitale mondiale du diamant, on estime désormais que les juifs ne comptent plus que pour 30 à 40% du marché contre environ 60% détenu par les Jaïns. Les raisons de ce bouleversement, qui a débuté dans les années 1980, trouve une bonne part de son explication à travers le processus de mondialisation – tant par la massification de la consommation du diamant qui a été orchestrée, que par la désormais classique contrainte de réduction des coûts qui amène les entrepreneurs à délocaliser leur industrie en Asie. Dans le cas du diamant, l’Inde ne s’est pas trouvée là par hasard, et le bagage historique a assurément compté dans le remplacement de l’ancien réseau européen détenu par les Juifs, par celui indien conduit par les Jaïns.

Certains voient Bombay comme futur centre mondial du diamant, mais il ne faut pas négliger certaines réalités. Certes les Jaïns sont les artisans actuels du marché, mais le rôle des villes diamantaires où ils travaillent – telle que Anvers – est lui-même peut-être en passe de changer. Leur rôle pourtant central au cœur du processus de transformation des diamants est plus que jamais contesté par les grands groupes miniers. La géopolitique du diamant est en mouvement et les acteurs majeurs de ce milieu ne sont pas – ou plus – forcément ceux que l’on croit. Les diamants sont éternels, cela ne fait aucun doute, mais l’histoire montre que ceux qui en détiennent le marché, le sont, quant-à-eux, beaucoup moins.

 

Les Jaïns :

Communauté religieuse originaire du nord de l’Asie du sud, Son nombre de fidèles dans le monde est estimé à 4,2 millions, dont la majorité se trouverait en Inde où ils constituent une communauté très largement minoritaire – à peine 0,4% de la population contre 80,5% d’hindous[1]. A Anvers ce rapport s’inverse littéralement puisque qu’on estime leur ratio à 90% de la communauté indienne locale[2].

Les Jaïns ne sont donc pas des hindous, et n’intègrent pas le système de castes indien. En revanche ils bénéficient d’un statut et d’un mode de vie qui est semblable à une distinction de castes. Sans entrer dans les détails, il convient de reconnaître que cette communauté religieuse bénéficie d’un statut assez élevé en Inde. Les Jaïns, pourtant minoritaires, représentent une part significative de l’élite politique et commerciale du pays, toutes proportions gardées.

Ce qu’il convient de retenir du Jaïnisme est qu’il impose un code de vie strict qui se fait selon l’obéissance à cinq vœux principaux. Le premier consiste à ne tuer ni  blesser aucune forme de vie. Le deuxième vœu concerne l’honnêteté, et impose de ne jamais mentir. Le troisième évoque l’impossibilité de voler, quelle qu’en soit le motif. Le quatrième vœu concerne le comportement sexuel et dicte un strict respect de règles de chasteté. Enfin, le cinquième impose de s’efforcer à ne pas attacher d’importance aux biens matériels, et à toute forme de possession. Ces vœux doivent être respectés avec rigueur[3].


[1] Census Of India 2011, chiffres relatifs à l’année 2001.
[2] Propos recueillis lors d’un entretien avec Mark Huybrechts, Consul Général Honoraire de l’Inde en Belgique, le 3 avril 2013.
[3] Steps to Liberation, Livre publié par le Musée Ethnographique d’Anvers, octobre 2000.


[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/Jaïnisme
[2] Le terme « commerce » est important, les Jaïns ne taillent pas eux même les pierres car cela serait considéré comme impur. Ils sont un intermédiaire marchand.
[3] Encore aujourd’hui, les Jaïns sont surreprésentés par rapport à leur pourcentage dans la population globale, dans les hautes sphères politiques et commerciales indiennes. Cependant, il ne faut pas les confondre au système de castes indien qui ne concerne que les hindous.
[4] Les Six Voyages de Jean Baptiste Tavernier, écuyer Baron d’Aubonne, en Turquie en Perse et aux Indes, 1676, Jean Baptiste Tavernier, p.233.
[5] De la traduction de Travels in India 1676, volume 2 p.59, de Jean Baptiste Tavernier, Edition Humphrey Milford 1925, Londres.
[6] Cette pratique s’observe également à Anvers aujourd’hui, où les Jaïns ne viennent généralement travailler qu’en fin de matinée.
[7] A Description of The Diamond Mines, as it was Presented by the Right Honorable, the Earl Marshal of England, 1677, Henry Howard comte de Marshal, p 915.
[8] Les Banians sont la caste marchande indienne de l’époque.
[9] Les diamants, de la mine à la bague : pour une histoire globale du travail au moyen d’un article de luxe, 2012, Karin Hofmeester, p.88.
[10] Ce choix peut être analysé à la lumière du caractère sacré des diamants, et du fait que les Jaïns aient été perçus comme des hommes spirituellement les plus élevés. En effet le strict respect qu’ils ont de la doctrine Jaïniste leur conférerait vraisemblablement une confiance particulière dans les rapports hiérarchiques qu’ils entretiennent avec les dirigeants des royaumes d’Inde.
[11] Les pierres mâles sont des pierres incolores sans impureté, et les pierres femelles des pierres teintées ou ayant quelques impuretés.
[12] L’identification des diamants neutres est plus incertaine, mais pourrait concerner les diamants aux couleurs les plus sombres.
[13] Sous la période Moghol, les seules couleurs admises pour une pierre étaient celles de l’Islam, à savoir le blanc (incolore) était les diamants mâles, le rouge et le vert étaient probablement définis comme femelles. Le diamant bleu portait quant à lui une couleur de mauvais augure. Il est donc possible que le bleu (ou les couleurs sombres de manière générale) constitue la catégorie des pierres neutres. Cela expliquerait entre autre que le Grand Moghol de l’époque de Tavernier n’ait pas conservé la pierre bleue pesant pourtant 104 carats.
[14] Aujourd’hui connu sous plusieurs noms différents : le Hope aux USA, ou le Bleu de France et le Bleu de Tavernier en France. http://fr.wikipedia.org/wiki/Diamant_bleu_de_la_Couronne
[15] Les Voyages en Orient du Baron d’Aubonne, Jean Baptiste Tavernier, p.266.