Conférence de presse précédant la publication du Mapping Muslims Report devant le quartier général du NYPD. En bas à droite on peut voir deux agents en civils qui gardent un œil sur celle-ci.

Conférence de presse précédant la publication du Mapping Muslims Report devant le quartier général du NYPD. En bas à
droite on peut voir un agent en civil qui garde un œil sur celle-ci. © Ibrahim Bechrouri 2013

Si les affaires d’espionnage et de surveillance visant les citoyens américains ont rendu ce début de deuxième mandat difficile pour l’administration Obama, d’autres révélations sont venues démontrer, il y a deux ans maintenant, que les musulmans étaient secrètement espionnés, et ce très largement, par le département de police de New York (NYPD). Ce dispositif de surveillance  a très probablement été lancé en 2002 et le NYPD a d’ailleurs été identifié la même année comme faisant partie des organes des forces de l’ordre les plus profondément engagés dans une réforme interne visant à mieux combattre le terrorisme[1]. La révélation de ce dispositif de surveillance par les journalistes de l’Associated Press (AP), C. Hawley, E. Sullivan, M. Apuzzo et A. Goldman à partir d’août 2011 leur a permis de remporter un prix Pulitzer[2], mais a suscité relativement peu d’intérêt dans les autres médias américains.

Ceux-ci relayent rarement les informations filtrant sur ce dispositif de surveillance dont l’ampleur nous apparaît pourtant de plus en plus grande au fil des mois[3]. Ces révélations sur un programme de surveillance secret du NYPD, divulguées peu de temps avant l’anniversaire des dix ans des attentats du World Trade Center, auraient du susciter de l’intérêt en parallèle du travail de mémoire entrepris alors par la quasi-totalité des médias américains. Le dispositif n’a pas non plus éveillé la curiosité du monde universitaire puisqu’il n’existe à ce jour aucun article traitant de ce sujet en particulier. Seules  quelques associations[4], qui visent principalement à répondre aux besoins juridiques des minorités new-yorkaise et à organiser les communautés musulmanes, ont produit un rapport sur la surveillance des musulmans par le NYPD: le Mapping Muslims Report.

Les ascendances d’intérêt:

Parmi les premiers documents révélés par l’AP sur le programme de surveillance du NYPD figurait une liste d’ascendances d’intérêts. Il s’agit de 28 nationalités, ethnies et communautés dont certaines peuvent soulever des questions légitimes. Le document révélé par l’AP et estampillé NYPD est disponible ci-dessous et il est utile de l’avoir sous les yeux pour s’en faire une idée.

AncestriesOn le sait désormais, le document fait partie d’une présentation power point à l’intention de l’Intelligence Unit, division du renseignement créé au sein du NYPD après le 11 septembre qui est souvent qualifiée de « CIA miniature ». L’analyse de celle-ci permet de relever plusieurs points intéressants. D’une part, toutes les nationalités, ethnies ou groupes cités peuvent être rattachés à des territoires géographiques précis. D’autre part, nombre de ceux-ci sont aussi liés, au moins dans les représentations des acteurs, à l’islam et aux musulmans. Les afro-américains ne sont pas ciblés par cette liste dans leur globalité et seulement ceux qui, parmi eux, ont adhéré à l’islam en font partie.

Ce dernier point devient particulièrement intéressant quand on sait qu’avant la publication de cette liste (intervenant après des premières révélations/fuites concernant ce programme de surveillance secret), Ray Kelly, alors chef de la police de New York, avait annoncé qu’il ne s’agissait en aucun cas de procéder au fichage des populations musulmanes de la ville. Cette liste, publiée peu après ses déclarations, est venue contester leur véracité. Ce fut en fait le cas de bien des communiqués officiels du NYPD et de la ville de New York au sujet de ce programme de surveillance qui ont été par la suite mis à mal par la révélation de nouveaux documents confidentiels par les journalistes de l’AP.

Quels critères?

Aussi, il est légitime de se demander si un temps de réflexion suffisant a été pris avant de composer cette liste. Aucun classement en profondeur ne semble avoir été fait en prenant en compte les différents islams. On ne sait pas à quel type d’islam se rattachent les territoires en question, or cette information est capitale quand on veut comprendre telle ou telle forme de pensée religieuse et quelle peut être sa propension à mener, le cas échéant, à une radicalisation ou à des actes violents.

À cet égard, on peut également se pencher sur le choix de ces ascendances d’intérêts, au travers, par exemple, de l’inclusion de la Tchétchénie dans ce listing. Territoire russe à majorité musulmane, son histoire récente fortement marqué par la violence, le terrorisme et l’indépendantisme constitue un tiercé gagnant pouvant justifier ce choix des autorités new-yorkaises. Les récents attentats de Boston perpétrés par deux individus originaires de Tchétchénie sont venus conforter la légitimité relative de cette ascendance d’intérêts. Cependant, quid des autres territoires à majorité musulmane de Russie? Pourquoi les musulmans russes ne sont pas inclus dans leur totalité alors que les musulmans indiens le sont alors qu’on aurait pu penser que le NYPD porterait une attention plus particulière à ceux originaire de la région du Jammu-et-Cachemire, proche du Pakistan.

On y voit aussi apparaître la Guyane mais, si les Guyanais ont un temps lutté pour leur indépendance, cette dernière n’était aucunement motivée par des motifs religieux. Les musulmans de Guyane ne représentent d’ailleurs que 7,2% de la population totale. D’autres incohérences peuvent être soulignées mais la plus importante est sans doute la place que trouve la Yougoslavie dans cette liste. Cet Etat, en perpétuelle dislocation depuis 1990, a disparu en 2003. Certains territoires issus de cette dislocation comportent en effet un nombre de musulmans non négligeable. Ce n’est toutefois pas le cas de la Serbie et du Monténégro, derniers blocs à avoir abandonné le nom de Yougoslavie pour se scinder en deux Etats distincts quelques années plus tard et où vivent respectivement 3,7% et 18,5% de musulmans[5].  Il est donc surprenant pour un document ayant sans doute été produit entre 2002 et 2004 de désigner une ascendance d’intérêt yougoslave. Il faut aussi noter l’absence de l’Iran sur liste d’ascendances d’intérêts. Le NYPD a cependant très étroitement surveillé certaines communautés chiites iraniennes[6]. Il est donc possible que l’ajout d’une ascendance d’intérêt iranienne ait été faite postérieurement à la confection du document des ascendances d’intérêts révélé par l’AP.

A la lumière de ces observations il semble utile de réaliser une cartographie de ces ascendances d’intérêts pour illustrer davantage ces dernières. Etant donné le faible niveau de population musulmane qu’il est possible de relever dans certains choix du NYPD, il était nécessaire de définir la moyenne la plus basse possible sans la définir arbitrairement. Cela explique la décision de se référer au pourcentage de musulmans dans la population mondiale en 2010 fourni par le Pew Research Center. Cette carte est visible à la page suivante et montre les différentes failles présentes dans le système de sélection par ascendances d’intérêts du NYPD. Elle fait aussi ressortir le fait que les territoires musulmans Ouest-Africains sont totalement absents de cette liste d’ascendance d’intérêts. Ce dernier point sera éclairci dans un prochain article, celui-ci étant le premier d’une série qui portera sur New York, la surveillance des musulmans par le NYPD et les autres programmes sécuritaires de ce service de police dont les tactiques ont une influence certaine aux Etats-Unis et dans le reste du monde.

Les ascendances d'intérêts musulman


[1] HENRY E. Vincent, « The Need for a Coordinated and Strategic Local Police Approach to Terrorism: a practitioner’s perspective », Police Practice and Research, Vol.3/No.4, Printemps 2002, p 319-336
[2] Deux d’entre eux ont publié un livre récemment sur le programme de surveillance du NYPD, à savoir: APUZZO Matt et GOLDMAN Adam, « Enemies Within: Inside the NYPD’s Secret Spying Unit and bin Laden’s Final Plot Against America », New York, Touchstone, septembre 2013.
[3] Un événement lié au programme de surveillance et survenu au mois de Juin à néanmoins bénéficié d’une très large couverture médiatique mais nous y reviendrons par la suite.
[4] A savoir le Creating Law Enforcement Accountability & Responsibility Project (CLEAR project), la Muslim American Civil Liberties Coalition (MACLC) et l’Asian American Legal Defense and Education Fund (AALDEF).
[5] « World Muslim Report » du Pew Research Center
[6] Document disponible à l’adresse suivante:
https://www.documentcloud.org/documents/288719-nypd-iranian-intel.html?key=9a9ba0d2ea8a33e7dce6.

Commentaires

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