Photo credit: markarinafotos / Foter.com / CC BY-NC-ND Les maras sont peu connues en Europe, si ce n’est à travers le documentaire « La Vida Loca »[1] de C. Poveda diffusé en 2009 qui s’est soldé par la mort du réalisateur, tué par le gang mis sous le feu de ses projecteurs.

Le phĂ©nomène des maras est un mouvement relativement ancien trouvant ses racines Ă  Los Angeles, oĂą les migrants salvadoriens, qui avaient fui la guerre civile, firent la rencontre de l’american way of life. C’est Ă  cette Ă©poque que des groupes de salvadoriens commencèrent Ă  se former, la plupart Ă©coutait du heavy metal et portait de longs cheveux. Un de ces groupes se faisait appeler la MSS (« Mara » qui veut dire amis, « Salvatrucha » qui vient de « Salva » Salvador et « trucha » malin, rusĂ© et « Stoner »)[2]. Ces groupes immigrĂ©s Ă©trangers subissent la discrimination non seulement des blancs dits WASP (White Anglo-Saxon Protestant), mais Ă©galement des africains-amĂ©ricains et des latinos plus anciennement Ă©tablis. Se sentant exclus socialement, ces groupes commencent Ă  s’organiser entre eux et Ă  entreprendre des activitĂ©s illicites.

Suite Ă  ce basculement progressif vers l’illĂ©galitĂ©, de nombreux mareros furent arrĂŞtĂ©s et mis en prison. Contrairement au dessein de l’administration, qui aurait souhaitĂ© les voir reprendre le droit chemin après avoir purgĂ© leur peine, les maras prirent le contrĂ´le des prisons et ceci renforça progressivement leur pouvoir dans la rue. Dans ces conditions l’administration Ă©tasunienne prit la dĂ©cision de les renvoyer dans leur pays d’origine. Cette dĂ©cision est très discutable, car elle met la « poussière sous le tapis ». En effet, elle ne règle nullement la problĂ©matique de ces jeunes dĂ©sĹ“uvrĂ©s, n’ayant que peu de perspectives dans un pays qui n’est pas le leur, mais renvoie manu militari des milliers de membres de gangs extrĂŞmement organisĂ©s dans un pays Ă  peine sorti d’une guerre civile sanguinaire oĂą l’Etat est faible voire inexistant. Dans ces conditions, les gangs maras conquirent rapidement les territoires urbains, particulièrement les quartiers pauvres oĂą le style « US » impressionnait fortement les jeunes dĂ©linquants locaux. C’est en s’appuyant sur ces pandillas[3] que les deux principales maras parvinrent Ă  prendre le contrĂ´le de larges territoires.

Il existe plusieurs maras, nous pouvons en distinguer deux principales : la Mara Salvatrucha (appelĂ©e 13 ou MS13) et la mara 18 ou Barrio 18. Celles-ci sont devenues fortes et puissantes en cooptant nombre de clickas[4], qui ont progressivement fait allĂ©geance Ă  l’une ou l’autre d’entre elles. Selon la lĂ©gende, lors d’une soirĂ©e au dĂ©but des annĂ©es 1990, une altercation au sujet d’une fille conduisit au meurtre d’un membre de la mara Salvatrucha par un membre de la mara 18, ce qui dĂ©clencha une guerre sans merci qui fĂ®t plusieurs milliers de morts.

Les maras sont des organisations très particulières, de part leur fonctionnement et leur système de recrutement. En effet, les maras enrĂ´lent les enfants, la plupart des nouveaux membres ont entre 9 et 12 ans. Le recrutement passe par un tabassage en règle du nouvel arrivant durant le nombre de secondes reprĂ©sentant le chiffre fĂ©tiche de la mara. Les femmes doivent gĂ©nĂ©ralement offrir leur corps Ă  leur nouveau gang. Enfin, l’homicide est gĂ©nĂ©ralement exigĂ© au nouvel arrivant afin qu’il prouve son engagement. Ces organisations sont donc basĂ©es sur l’« extrĂŞme violence » et gĂ©nèrent leurs revenus Ă  travers le racket et le trafic de drogue. De plus, elles se livrent une guerre sans merci pour le contrĂ´le des territoires qui rime avec une augmentation de leurs revenus, mais surtout avec un nombre considĂ©rable de morts.

Nous pouvons dès lors nous demander quelles sont les raisons poussant des enfants Ă  intĂ©grer une telle structure. Dans les quartiers pauvres centraux amĂ©ricains, il n’y a pas ou peu de perspectives de vie pour les jeunes. En effet, les sociĂ©tĂ©s d’AmĂ©rique centrale ne leur offrent pas la possibilitĂ© d’accĂ©der aux Ă©tudes supĂ©rieures ou Ă  un travail bien rĂ©munĂ©rĂ©. Le manque de possibilitĂ©s d’ascension sociale au sein de la sociĂ©tĂ© dĂ©bouche sur l’ascenseur social des organisations criminelles, hors du système, hors des institutions Ă©tatiques. En effet, tout groupe humain vivant en communautĂ© doit s’organiser, fixer des règles comprenant des droits et des devoirs. Hors de la sociĂ©tĂ©, tant en AmĂ©rique centrale qu’aux Etats-Unis, les maras ont crĂ©Ă© un « monde », une sociĂ©tĂ© avec ses propres règles, une institution avec ses droits et ses devoirs. Ceci est crucial pour comprendre l’ampleur du phĂ©nomène « maras », car il ne s’agit pas de jeunes dĂ©linquants souhaitant gagner de l’argent, mais bien d’une institution[5], d’une sociĂ©tĂ© qui cohabite et en concurrence une autre : l’Etat.

Les maras dans leur sociĂ©tĂ© exigent de leurs membres de dĂ©fendre et de conquĂ©rir des territoires, de tuer pour la mara, de dĂ©fendre les autres membres jusqu’à la mort et d’obĂ©ir aux ordres venant de la hiĂ©rarchie. En Ă©change les membres bĂ©nĂ©ficient d’une sĂ©curitĂ© alimentaire, d’une sĂ©curitĂ© du logement, d’une sĂ©curitĂ© sociale, d’un accès extrĂŞmement facilitĂ© aux drogues et enfin un statut qui permet des facilitĂ©s Ă  conquĂ©rir la gente fĂ©minine. En ce qui concerne la drogue, l’AmĂ©rique centrale est un chemin Ă©troit entre le nord et le sud du continent oĂą transit chaque annĂ©e plusieurs tonnes de cocaĂŻne. Le contrĂ´le de ce trafic est très opaque et il est difficile de savoir exactement qui le contrĂ´le : narcotrafiquants ? Maras ? Nous pouvons nĂ©anmoins observer que les rĂ©gions de transit de la drogue dans les pays touchĂ©s par le phĂ©nomène mara ont des taux d’homicides digne de zones de guerre (plus de 100 homicides pour 100’000 habitants). En effet, la situation varie fortement d’un pays Ă  un autre, mais nous pouvons distinguer trois pays fortement touchĂ©s par le phĂ©nomène, il s’agit du Salvador pays historique, du Guatemala et du Honduras. Chacun dĂ©veloppe ses propres politiques face Ă  cet enjeu, mais nous pouvons distinguer parmi celles-ci la loi dite « mano dura »[6] mise en place par le gouvernement salvadorien en 2003. LancĂ© Ă  grands renforts de publicitĂ©s, ce plan Ă©tait accompagnĂ© d’une loi liberticide permettant l’arrestation de personnes suspectĂ©es d’appartenir Ă  un gang selon le seul critère de l’apparence, principalement basĂ© sur la prĂ©sence de tatouages[7]. Des unitĂ©s d’intervention, plus militaires que policières, eurent un impact nĂ©gatif sur la situation. En effet, le recours Ă  ces nouvelles unitĂ©s, Ă©quipĂ©es d’armes de guerre, eu pour consĂ©quence l’adaptation des maras qui se dotèrent d’un arsenal similaire. Le niveau de violence augmenta, et la « mano dura » eut un effet parfaitement contre-productif. Ce premier plan fĂ»t nĂ©anmoins suivi par l’opĂ©ration Super Mano Dura qui a eu la mĂŞme incidence nĂ©gative.

Trafic de drogue en Amérique centrale

Au mois de mars 2012, aux vues de l’ampleur de ce phĂ©nomène en expansion, le gouvernement salvadorien a jouĂ© le rĂ´le de facilitateur en transfĂ©rant les chefs maras dans des prisons Ă  sĂ©curitĂ© plus faible afin que les maras Salvatrucha et 18 nĂ©gocient une trĂŞve. Les conditions exactes de cette nĂ©gociation ne sont pas connues, le gouvernement a toujours niĂ© y avoir participĂ©, mais le rĂ©sultat est spectaculaire : le nombre d’homicide par jour est brusquement passĂ© de 14 Ă  5,5. C’est un changement d’une très grande ampleur, car, pour la première fois, les autoritĂ©s officielles reconnaissent implicitement les maras en intercĂ©dant Ă  la requĂŞte de leurs chefs dĂ©sireux d’ĂŞtre incarcĂ©rĂ©s non plus dans des prisons de haute-sĂ©curitĂ©, mais dans des prisons de plus faible sĂ©curitĂ© afin de nĂ©gocier une trĂŞve.

Cette dĂ©cision d’intercĂ©der en faveur des chefs maras a Ă©tĂ© vue comme la dernière chance de briser ce phĂ©nomène qui s’autoalimente. Les maras provoquant et empirant la situation sociale qui les ont vu naĂ®tre et favorisent leur propre dĂ©veloppement. Nous pouvons par consĂ©quent nous demander ce qui a motivĂ© les chefs maras Ă  accepter cette trĂŞve et les avantages qu’ils peuvent en tirer, car le seul changement de prison paraĂ®t quelque peu faible comme rĂ©sultat de la nĂ©gociation. NĂ©anmoins la manière forte a aujourd’hui montrĂ© ses limites. La situation sociale actuelle dans ces pays est toujours aussi dĂ©sastreuse, et les enfants naissant dans ces quartiers ont de fortes chances de venir grossir les rangs des maras. La dĂ©cision du gouvernement salvadorien de nĂ©gocier une trĂŞve entre les maras Salvatrucha et la 18 est une solution qui en rĂ©alitĂ© n’en est pas une, car elle limite cette problĂ©matique sans la rĂ©gler sur le long terme. Cette trĂŞve a nĂ©anmoins permis de commencer un travail de prĂ©vention qui sera de longue haleine, mais dĂ©jĂ  les autoritĂ©s Ă©tasuniennes s’inquiètent[8] de voir la trĂŞve se briser et se retrouver face Ă  des maras plus fortes, plus grandes et plus puissantes au Salvador.

Il paraĂ®t aujourd’hui impossible de rĂ©gler cette question sans inclure les maras en tant qu’acteur social. Les maras font partie de la sociĂ©tĂ©, elles ont pendant de longues annĂ©es Ă©tĂ© combattues sans succès et aujourd’hui, la seule manière de limiter le problème de la violence est de les rendre partie prenante dans les dĂ©cisions qui les touchent. Cela veut dire les lĂ©gitimer et les accepter comme acteur politique dĂ©tenteur d’un pouvoir. Cela pose plusieurs question morales, philosophiques et sociĂ©tales. Car cela veut dire accepter comme lĂ©gitime un acteur basĂ© sur la criminalitĂ©. La rĂ©ponse que nous pourrions appeler de pratique devant cette rĂ©alitĂ© apportĂ©e par le gouvernement salvadorien va Ă  l’encontre des règles thĂ©oriques sociĂ©tales qui n’acceptent aucuns groupes criminels comme Ă©tant intĂ©grĂ© Ă  l’Etat, mais qui doivent au contraire ĂŞtre combattus. Cela pose la question des frontières juridiques du lĂ©gal et de l’illĂ©gal, et finalement d’oĂą est le « bien » et d’oĂą est le « mal ».


[1] C. Poveda, La Vida Loca, Pro. Carole Solve, 90 min (2009).
[2] W. Savenije, J. Devineau, Les « Maras » ou la transnationalisation des pandillas en Amérique centrale, Problèmes d’Amérique latine, No 75 (janvier 2010), pp. 111-135.
[3] Petits délinquants que nous pourrions traduire par « bande  de jeunes ».
[4] Groupe de délinquant ayant un certain contrôle de petit territoire de quelques pâtés de maisons.
[5] M. Nuñez, Las « Maras » salvadoreñas como problema de investigación para las ciencias sociales, Anuario de Estudios Centroamericanos, Vol. 33/34 (2007-2008), pp.87-110.
[6] La « main dure », lois liberticides dénoncées par les organismes internationaux
[7] http://sustainablesecurity.org/article/mano-dura-gang-suppression-el-salvador
[8] C. Seelke, Gangs in Central America, Congressionnal Research Service, CRS Report for Congress, 28 janvier 2013.

 

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