Le Nigéria, première puissance démographique du continent africain, reste assez peu médiatisé par la presse française et plus globalement par la presse francophone. Les raisons de ce désintérêt sont bien entendu historiques, la France ayant gardé des contacts privilégiés avec ses anciennes colonies. Ainsi les médias évoquent plus facilement l’Algérie, le Mali, la Côte d’Ivoire ou encore le Tchad que le Nigéria, l’Angola ou le Mozambique. Pourtant le Nigéria est aujourd’hui le premier partenaire économique de la France en Afrique Sub-saharienne devant des pays comme l’Afrique du Sud ou la Côte d’Ivoire. En 2012, les échanges entre les deux pays représentaient 5,1 milliards d’euros et ce chiffre ne devrait que s’accroître dans les années à venir, tant le Nigéria devient l’émergent incontournable du continent africain.

Avant d’aborder les raisons de cette émergence, commençons d’abord par une description succincte de cette ancienne colonie anglaise située dans le Golfe de Guinée. Le Nigéria est, comme je l’ai dit, le pays le plus peuplé d’Afrique, avec une population estimée en 2012 à plus de 170 millions d’habitants. La population du continent noir étant actuellement d’un milliard, c’est tout de même un africain sur six qui est nigérian ! Au même titre que les Etats-Unis ou le Brésil, le Nigéria est un Etat-fédéral, c’est-à-dire un pays formé d’un ensemble d’entités autonomes. Fait assez surprenant, sa capitale est la ville quasi inconnue d’Abuja. Cette ville n’existait pas il y a trente ans et a été construite de toute pièce dans les années 80. En effet, pour des raisons d’arbitrage entre les musulmans du nord et les chrétiens du sud, le gouvernement de l’époque avait décidé de construire une « capitale-nouvelle » sur un point correspondant au centre géographique du pays afin de ne favoriser personne. Abuja est donc aujourd’hui, avec ses 800 000 habitants, la capitale d’un pays qui possède dans le même temps la ville la plus peuplée d’Afrique Subsaharienne, Lagos et ses 16 millions d’habitants. Au niveau énergétique, le Nigéria est le second pays africain producteur de pétrole derrière l’Algérie et possède en plus de ses réserves d’or noir, d’importantes réserves de gaz. L’extraction pétrolière est le moteur de son économie puisque le pétrole représente 95% de ses exportations et plus d’un tiers de son PIB. Le Nigéria a, de plus, la chance de n’être que très peu endetté, sa dette actuelle ne représente que 20% de son PIB (la France est à 90%).

Après cette brève description du pays, passons en revue les éléments qui font dire aujourd’hui que le Nigéria sera incontournable demain. Avant de parler économie, parlons démographie. Si les prévisions économiques à long terme sont extrêmement difficiles à prédire et sources de nombreux contentieux, l’estimation d’une population est un travail beaucoup plus sûr. Avec un taux de fécondité (nombre d’enfant par femme) de 5,38 en 2012, le Nigéria est un des 15 pays les plus dynamiques au monde. Ce taux, combiné à une population déjà très importante, va faire du Nigéria un des pays les plus peuplé de la planète en 2050. Les estimations de la population nigériane pour 2050 sont comprises entre 430 millions d’habitants (estimation de l’institut national d’études démographiques (INED-France) et 390 millions d’habitants (estimation des Nations Unies). Que ce soit l’estimation haute ou l’estimation basse qui se réalise, dans 35 ans, le Nigéria entrera dans le club des cinq pays les plus peuplés du monde (les quatre autres étant l’Inde, la Chine, l’Indonésie et les Etats-Unis). Concernant l’économie, les prévisions sont discordantes. D’un coté, pour les plus optimistes, le Nigéria sera la sixième puissance économique mondiale en 2040 et la cinquième en 2050, devançant le Brésil (estimations de Citigroup) ! Allant dans le même sens, la banque d’investissement américaine Morgan Stanley prévoit également un décollage rapide pour le Nigéria qui deviendrait la première économie du continent en 2025, en dépassant l’Afrique du Sud. De l’autre coté, les plus pessimistes comme la banque HSBC ne voient pas le Nigéria émerger et prédisent une stagnation de son économie, ne le voyant même pas dans les 25 premières économies mondiales en 2050.

Une telle différence dans les estimations s’explique par le fait que si le Nigéria possède de nombreux atouts (démographie, pétrole, faible endettement) c’est aussi un colosse aux pieds d’argiles, qui doit encore relever d’énormes défis (unicité du pays, lutte contre la pauvreté, éducation sa population, lutte contre la corruption).

Un des premiers défis est l’unité du pays. Le Nigéria est caractérisé par des divisions climatique, religieuse et ethnique. Concernant le climat d’abord, toute la partie nord du pays est en zone sahélienne et donc quasi désertique, tandis que le centre et le sud du pays jouissent d’un climat tropical humide. La religion ensuite ; lors des grandes conquêtes musulmanes, leurs cavaliers ont été stoppés par les forêts tropicales ou sévissait (et sévit toujours) la maladie du sommeil décimant leurs chevaux. Les cavaliers musulmans sont donc restés bloqués en dessous du Sahara, au niveau du sahel. C’est pour cette raison que les pays ayant une extension géographique Nord-Sud, du sahel aux régions tropicales, sont tous dans la même situation (le Mali et le Soudan sont musulman au nord et chrétien au sud). Le troisième facteur de division est ethnique. Plusieurs ethnies sont en effet reparties sur l’ensemble du territoire. Les trois principales étant les Haoussas, vivant dans le nord du pays, les Yorubas, vivant au sud-ouest et les Igbos, vivant au sud-est. Chacune de ces ethnies dénombre 25 à 35 millions d’individus. Ces divisions ethniques et religieuses sont constamment source de tensions et ces dernières peuvent dégénérer en conflit, comme ce fut le cas à la fin des années 60, avec la guerre du Biafra (tentative de sécession de la région sud-est dominée par les Igbos).


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Mais plus que ces problèmes ethnico-religieux, le Nigéria souffre avant tout de la pauvreté. Deux tiers de sa population vit avec moins d’un dollar par jour, soit plus de 110 millions d’individus ! L’espérance de vie n’est que de 47 ans ! 50% de la population à moins de 18 ans ! Comment faire pour scolariser 85 millions de personnes, sans priver le pays de sa force de travail (la plupart des jeunes travaillent dans les champs ou conduisent les troupeaux) ? Où trouver les instituteurs pour autant de jeunes à scolariser ? Comment mettre en place les infrastructures nécessaires (classes, ramassage scolaire) ? 50% de la population est analphabète aujourd’hui, cela doit changer! Cette pauvreté est un véritable terreau pour des organisations terroristes et pour la violence. C’est ainsi que depuis 2002, sévit au nord du pays, la secte Boko Haram (« l’éducation occidentale est un péché ») qui veut instaurer la charia dans tout le pays. Cette secte est basée dans le nord du pays, dans l’état de Borno, un des plus pauvres, où 75% de gens vivent avec moins d’un dollar par jour et où 83% des jeunes sont illettrés…. Avant d’entamer des politiques de répression, le gouvernement devrait peut-être penser à mieux redistribuer l’argent de la manne pétrolière et faire preuve de plus de transparence. En effet, le Nigéria est malheureusement un des pays les plus corrompus au monde. Les spécialistes estiment d’ailleurs que rien que pour le pétrole, près de 50 milliards de dollars auraient déjà été détournés depuis le début des exploitations.

Comme vous avez pu le constater, les défis à relever par le Nigéria sont énormes. Malgré des chiffres alarmant concernant la pauvreté et l’éducation, le pays est cependant sur la bonne voie. Aujourd’hui l’économie se diversifie, le pays étant de moins en moins dépendant du pétrole pour son PIB, l’agriculture croit rapidement tout comme le secteur manufacturier et les services. Ainsi le Nigeria Stock Exchange, la bourse du pays, est devenu la seconde place financière du continent, derrière celle de Johannesburg en Afrique du Sud.

Signe du destin ou ironie de l’histoire, l’actuel président du pays s’appelle Jonathan Goodluck. Je pense effectivement que devant tant de défis, « bonne chance » est bien le minimum que nous pouvons souhaiter au Nigéria !

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