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« L’unité africaine est la seule réponse historique aux redoutables contradictions de l’Afrique noire ».
Le Président sénégalais, Léopold Sédar Senghor, 1959

Presque deux ans après l’indépendance du Sud-Soudan, le pays se trouve toujours confronté à un véritable enjeu de souveraineté nationale : la délimitation de la nouvelle frontière et la répartition des ressources pétrolières, au cœur de fortes tensions entre Khartoum et Juba.

Le Soudan n’aurait pas pu mieux symboliser sa position de pays charnière entre les mondes arabo-musulman et africain : un Nord à majorité arabo-musulmane (70%) avec l’arabe et l’islam pour langue et religion officielles, et une population noire-africaine et chrétienne (15% dont 3,5 millions de catholiques) ou animistes (15%) dans le Sud. Si l’indépendance du Soudan du Sud en 2011 a été le fruit de l’échec d’une construction étatique reposant sur une identité culturelle schizophrénique, elle a surtout offert à sa population (8,2 millions d’habitants) la légitimité que 22 années de guerre et de refus de l’islamisation ont forgée au prix élevé de 2 millions de morts et de 4 millions de réfugiés.

Le conflit entre les deux Etats n’en aura pourtant été que légèrement apaisé. Certes, l’indépendance du Sud Soudan a permis de mettre fin aux litiges linguistiques, religieux ou encore politiques qui divisaient le Nord et le Sud. Mais elle marque également l’avènement d’une « guerre du pétrole » intrinsèquement liée à la répartition des ressources naturelles situées sur la nouvelle zone transfrontalière. Et le Soudan, comme le Sud-Soudan, ne sont pas prêts à renoncer à la clef de voûte de leur économie, aussi modeste soit-elle.

La frontière sud-soudanaise, un enjeu territorial au cœur des discussions depuis 2005

Les problèmes de frontière et de répartition des recettes pétrolières ont été identifiés dès l’autonomie du Sud-Soudan et la signature de l’Accord de Paix Global (APG) en 2005. Un comité technique, composé de Nordistes et de Sudistes, s’est alors vu chargé de l’épineuse mission d’établir un tracé définitif sur la base d’un consensus entre les deux parties. Mais le contexte politique et les multiples tentatives d’influence et de politisation des mandatés ont eu pour effet de paralyser le bon fonctionnement de l’entreprise.

Du coup, lorsque le Soudan du Sud déclare son indépendance le 9 juillet 2011, devenant le 193ème Etat membre des des Nations-Unies (ONU), la question de l’intégrité territoriale de ce tout nouveau pays est encore loin d’être résolue. C’est bien simple: 80% des 450 000 barils de pétrole produits quotidiennement par le Soudan proviennent du Sud du pays et plus particulièrement de l’actuelle zone transfrontalière. Et si le Nord n’est pas prêt à renoncer à cette mine d’or économique, il possède un moyen de pression redoutable: le Sud Soudan étant dépourvu d’infrastructure pérenne, il est le seul à pouvoir fournir les oléoducs et raffineries nécessaires à l’exportation du pétrole. Khartoum contrôle en effet les pipelines d’exportation qui traversent le nord vers Port Soudan, sur la mer Rouge.

A l’époque, un tracé fait tout de même loi: il correspond aux limites administratives entre les Etats restés sous l’autorité du régime de Khartoum depuis l’indépendance du Sud Soudan, et les Etats du Bahr el Ghazal occidental, Bahr el Ghazal du Nord, Warab, Unité et du Nil Supérieur. Il ne reste alors plus qu’à régler la question de la nationalité de certains Etats fédérés soudanais situés au voisinage du Soudan du Sud: le Nil-Bleu, le Kordofan, ou encore la très contestée région d’Abiyé.

Plus facile à dire qu’à faire,  dans la mesure où les régions de Heglig (près de l’Etat d’Unité) et de Kaka (Haut-Nil) sont des zones de forte production pétrolière situées sur la ligne de partage entre le Nord et le Sud. Véritables enjeux territoriaux, elles sont, depuis 2011, le théâtre de violents affrontements entre l’armée sud-soudanaise (SPLA) et le Mouvement Populaire de Libération du Soudan-Changement Démocratique (MPLS-CD), une milice rebelle accusée par Juba d’être soutenue militairement par Khartoum. Jeudi 28 mars, le porte-parole militaire du Soudan du Sud annonçait la mort de 163 personnes à la suite d’affrontements à Jau, ville-garnison située sur la frontière disputée.

Quant à la ville d’Abiyé, un référendum aurait dû statuer sur son appartenance le jour de l’indépendance du Sud Soudan, le 9 janvier 2011, mais celui-ci a été reporté à une date sine die.

La souveraineté territoriale, une urgence pour l’avenir du Sud-Soudan

Selon Philippe Hugon[1], professeur en science politique, un pays détenteur de ressources en hydrocarbures a neuf fois plus de chances d’être le théâtre de conflits armés qu’un Etat non pourvu. Depuis deux ans, la situation sécuritaire du Sud-Soudan est au plus bas. Le 21 mars 2013, le Conseil de sécurité de l’ONU, évaluant sa mission de maintien de la paix au Soudan du Sud (MINUSS), déplorait la dégradation de la situation sécuritaire du pays, et plus particulièrement dans l’Etat du Jonglei, où s’affrontent rebelles et forces armées du SPLA. Le pays est entièrement sous perfusion internationale : 7 000 soldats et 900 policiers internationaux y sont déployés, en plus d’un nombre indéterminé d’employés civils de l’ONU, dont des experts en droit de la personne. Et en attendant, alors que la dissidence manipulée par Khartoum perdure dans la zone tampon, le désarmement des milices tarde et la professionnalisation de l’armée sud-soudanaise piétine.

A cette détresse sécuritaire s’ajoutent les flux migratoires incontrôlés qui menacent également la souveraineté du 54ème Etat africain. En 2012, les affrontements à la frontière ont provoqué la fuite de plus de 200 000 personnes dans les Etats du Haut Nil et de l’Unité, au Sud-Soudan. 1,5 à 2 millions de Sud-Soudanais travaillent ou se sont réfugiés au Nord. En parallèle, la sécheresse conduit les populations nomades du Nord à faire des incursions au Sud pour nourrir leur bétail, exacerbant les risques de conflits régionaux, et de facto, nationaux.

Régionalisation et internationalisation des enjeux

Maintenir la paix, voilà le maître mot des négociations actuelles initiées par l’Union Africaine (UA). Une guerre du pétrole serait certes dévastatrice pour le développement du Soudan et du Sud-Soudan, mais déstabiliserait surtout l’équilibre relatif de la région et les relations avec les puissances étrangères. Car si Juba tient à ses réserves pétrolières, elle n’est en effet pas la seule.

L’Ethiopie, le Kenya et l’Ouganda, terres d’accueil pour des milliers de réfugiés politiques durant le conflit, ont tout à gagner à encourager un processus de paix et une stabilité territoriale. Grâce à l’indépendance sud-soudanaise, le Kenya vient de trouver un nouveau débouché pour son commerce avec un Etat voisin qu’il a soutenu pendant les années de braise. Il est également question de relier Juba à Port Lamu (Kenya) via un oléoduc pour faciliter les exportations pétrolières. De son côté, l’Ouganda est l’un des fournisseurs principaux de denrées de base du Sud-Soudan, en attendant que le pays réussisse à développer une agriculture vivrière permettant d’assurer l’autosuffisance alimentaire. L’Ethiopie quant à elle, fournit l’électricité à Juba en échange de réduction sur l’importation du pétrole et de la construction d’une raffinerie sur son territoire.

Enfin, les Chinois ont fait de Juba leur première zone africaine d’investissement pétrolière et devraient d’ailleurs financer le projet d’oléoduc jusqu’au Kenya. Jusqu’en janvier 2012, le Sud Soudan a exporté plus de 350 000 barils de pétroles par jour en Chine et en Malaisie. Un accord pétrolier a également été annoncé entre Juba et Tel Aviv en janvier 2013.

Ainsi, lorsque les conflits entre Nord et Sud sonnent l’arrêt des exportations d’hydrocarbures venant du Sud-Soudan, inutile de s’étendre sur l’onde de choc régionale et internationale qu’il produit. D’où le besoin urgent d’encourager une paix pérenne via de multiples processus de négociation, et ce certes pour servir les intérêts étrangers, mais surtout pour le bien de la population sud-soudanaise et l’avenir de ce tout nouveau pays.


[1] Hugon, Philippe, « Le rôle des ressources naturelles dans les conflits armés », Hérodote, nº134, 2009, p.63-79

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