Le troisi√®me dirigeant nord-cor√©en, le leader Kim Jong-un, semble d√©sireux de bousculer des rapports de force en vigueur depuis pr√®s d’un demi si√®cle dans la r√©gion. Ce comportement ne trahit-il pas les angoisses d’un pays exsangue, faible et coup√© du monde¬†?

A l’occasion des traditionnelles manŇďuvres bilat√©rales annuelles entre les Etats-Unis et la Cor√©e du Sud, Pyongyang a l’habitude de r√©agir en ressortant la sempiternelle rh√©torique offensive √† l’√©gard de S√©oul et Washington. Seulement cette ann√©e¬†le contexte est particuli√®rement tendu¬†: ces op√©rations se d√©roulant apr√®s un troisi√®me essai nucl√©aire nord-cor√©en, et la s√©rie de sanctions internationales s’√©tant abattue ensuite.¬†L’h√©ritier de la dynastie Kim nous appara√ģt, √† travers les derni√®res vid√©os de propagande, et les annonces publi√©es par l’agence de presse KNCA, comme bien plus belliqueux que son d√©funt p√®re. A travers ces d√©clarations, le r√©gime persiste et signe √† agir de mani√®re anachronique dans un rapport de force qui para√ģt d√©suet.

Fruit du premier affrontement p√©riph√©rique entre l’Est et l’Ouest, la Guerre de Cor√©e (1950-1953) se solde par un armistice, et non par un trait√© de paix, √©tablissant une s√©paration de la p√©ninsule en deux parties autour du 38√®me parall√®le. De nos jours, la fronti√®re entre les deux Cor√©es, la DMZ (demilitarized zone), ressemble √† un vestige de la Guerre Froide, avec une surrepr√©sentation militaire de part et d’autre de la fronti√®re, o√Ļ s’√©l√®ve pl√©thore de miradors et o√Ļ sont enfouies des milliers de mines antipersonnel. La menace brandit par le r√©gime a, elle m√™me, un √©trange go√Ľt de d√©j√†-vu¬†: la guerre nucl√©aire…

Le 12 f√©vrier, Pyongyang a proc√©d√© √† son troisi√®me essai nucl√©aire, ce qui soit dit en passant a fait oublier le p√©tard mouill√©, pourtant annonc√© en trombe, du mois de d√©cembre 2012.¬†Le 13 Mars, et de mani√®re unilat√©rale, elle remet en question la limite d’armistice entre les deux Cor√©e. En effet selon le droit de la guerre, les deux pays demeurent en conflit sans la ratification d’un trait√© de paix. Toujours dans la surench√®re, l’ordre a √©t√© donn√© le 26 mars aux arm√©es de se tenir en alerte et en ordre de combat, pour frapper les bases am√©ricaines du Pacifique et Washington. Puis arguant de l’imminence de la guerre avec le voisin du Sud, le r√©gime a coup√© le m√™me jour tous moyens de communication avec S√©oul.

Pourquoi la communaut√© internationale ignorait de mani√®re d√©lib√©r√©e ces annonces¬†? Les dirigeants asiatiques et occidentaux ne commentant ces faits que de fa√ßon succincte (du moins jusqu’au 30 Mars).¬†Personne ne croit √† la menace du missile intercontinental pouvant atteindre le sol am√©ricain (l’archipel d’Hawa√Į inclus). Tous les experts se rejoignent sur ce point, Pyongyang ne peut pas d√©tenir un tel arsenal. Voil√† qui d√©cr√©dibilise l’√©p√©e de Damocl√®s que le r√©gime souhaite faire planer sur le monde.¬†Bien que leur territoire soit hors d’atteinte, les Etats-Unis pourraient tout de m√™me √™tre amen√©s √† prendre part √† un conflit par le biais de leurs bases situ√©es en Cor√©e du Sud qui, elles, sont des cibles potentielles.¬†De plus, les accords bilat√©raux sign√©s avec S√©oul et Tokyo, entra√ģneraient automatiquement Washington dans la danse. Pyongyang √©tant en mesure de d√©clencher les hostilit√©s √† l’encontre de ses voisins, le nouveau secr√©taire am√©ricain de la D√©fense, Chuck Hagel, a r√©affirm√© le soutien sans faille de son pays envers la Cor√©e du Sud.

La RPDC peut-elle soutenir un effort de guerre¬†? Il para√ģt √©vident que non. En effet, selon un r√©cent rapport de l’ONU, 20% de la population de moins de 18 ans souffrirait de malnutrition. L’√©conomie du pays est exsangue, principalement √† cause de la doctrine du Juch√© qui l’a confin√© dans l’autosuffisance. Or il suffit de regarder la position g√©ographique du pays pour comprendre qu’il n’est pas b√©ni des Dieux pour pouvoir vivre en autarcie. Suite √† la grande famine des ann√©es 1990, le r√©gime est maintenu sous perfusion gr√Ęce √† l’aide internationale et √† celle de son puissant alli√©¬†: la Chine.

Toutefois dans un pays o√Ļ la population est endoctrin√©e (militairement et id√©ologiquement), o√Ļ les opposants croupissent dans des goulags, il est facile de galvaniser les troupes. De plus, un Etat focalisant toutes ses ressources √† l’augmentation de sa puissance militaire doit tout de m√™me d√©tenir quelques cartouches.

La Chine qui pourtant sert traditionnellement de tampon entre les Occidentaux et le r√©gime nord-cor√©en, et use de ce statut, a cette fois valid√© les sanctions du Conseil de S√©curit√© du mois de mars. Elle a √©galement suspendu les livraisons de p√©trole et d’autres ressources √† son voisin.¬†Du point de vue de P√©kin, il n’est pas raisonnable en plein conflit de souverainet√© avec ses voisins au sujet d’√ģles en Mer de Chine (ex: Senkaku-Diaoyu) de soutenir Pyongyang. Il ne ferait pas bon que l’Oncle Sam accentue rapidement sa pr√©sence dans le Pacifique (qui doit de toute fa√ßon augmenter) √† cause des actes isol√©s d’un alli√© certes traditionnel mais dont on se passerait bien. C’est √©galement le bapt√™me du feu pour le nouveau pr√©sident chinois, Xi Jinping, qui fait ses premiers pas sur la sc√®ne internationale, √† travers ce dossier. P√©kin met donc la pression sur son voisin, et agit de pair avec les Occidentaux, mais officiellement appelle √† l’apaisement des diff√©rents acteurs pour la stabilisation de la r√©gion.¬†Enfin dans l’√©ventualit√© d’un conflit ouvert entre les USA et les deux Cor√©es, le jeu actuel des alliances serait automatiquement caduque. Il serait clairement contre productif pour la Chine de venir en aide √† Pyongyang en s’opposant aux Etats-Unis, son principal partenaire commercial et premi√®re puissance militaire mondiale. De plus Washington b√©n√©ficierait d’un repli strat√©gique au Japon, lui-m√™me second partenaire commercial de la Chine et qui pourrait tr√®s vite modifier les statuts d√©fensifs de son arm√©e…

Isol√©e du concert des nations et l√Ęch√©e par la Chine, pourquoi la Cor√©e persiste-t-elle √† agir ainsi¬†? Si l’on s’en tient aux d√©clarations officielles de Kim Jong Un, il organise la d√©fense de son pays face aux ennemis h√©r√©ditaires¬†: S√©oul et Washington. Il existe une v√©ritable parano√Įa de la part du r√©gime, qui essaie officieusement d’arracher un trait√© de paix avec les Etats-Unis pour garantir la non-agression de ces derniers.

D√®s lors, la Cor√©e du Nord n’attaquera probablement pas les Etats-Unis. Non seulement, elle n’en est mat√©riellement et technologiquement pas capable, mais encore c’est en r√©alit√© elle qui a peur que les Etats-Unis l’attaquent. Le survol de la p√©ninsule cor√©enne par des B2 de l’US Air Force, le jeudi 28 mars, l’a prouv√©, le r√©gime ayant interpr√©t√© cet acte comme ¬ę¬†t√©m√©raire¬†¬Ľ, alors qu’il ne s’agissait que d’une r√©ponse am√©ricaine √† ses provocations. Le r√©gime s’agite comme un roquet, mais ne mord point. Pourtant on ne peut exclure la possibilit√© d’une escalade dans la p√©ninsule.

Washington et S√©oul le savent, derri√®re cette rh√©torique belliciste se cache en fait le d√©sir d’√©tablir un trait√© de paix, ainsi que des garanties de non-agression de la part de l’Oncle Sam. Il existe une diplomatie officieuse entre les Etats-Unis et la Cor√©e du Nord, dont les derniers ambassadeurs en date sont Eric Schmidt (pr√©sident de Google) et le basketteur Dennis Rodman. A travers de telles personnalit√©s publiques, le r√©gime, flatt√©, est enclin √† faire passer des messages aux autorit√©s am√©ricaines¬†: par exemple, Kim Jong-un a confi√© √† Rodman qu’il aimerait ¬ę¬†que Barack Obama lui t√©l√©phone¬†¬Ľ. En effet, le dernier des Kim voit la paix avec les Etats-Unis comme le premier pas du d√©veloppement √©conomique nord cor√©en, et paradoxalement il para√ģt d√©raisonner sur la sc√®ne internationale.

Kim Jong-un, hiss√© au pouvoir il y a un peu plus d’un an tente de marquer le coup. Ag√© d’un peu moins de 30 ans, il doit probablement faire ses preuves face √† un r√©gime ultra militaris√© et s’√©vertuer √† perp√©tuer une image de marque √† l’international. La recherche de l’accumulation de puissance militaire √©tant clairement la voie dans laquelle le r√©gime s’est engouffr√© depuis des ann√©es, a pouss√© le jeune dirigeant √† l’essai rat√© du mois de d√©cembre 2012. De plus, il s’agissait d’envoyer un message clair pour t√©moigner de son existence dans cette p√©riode d‚Äô√©lections dans les pays voisins. En Cor√©e du Sud et au Japon, l‚Äôex√©cutif a vir√© vers une droite nationaliste forte, principalement en r√©ponse au comportement expansionniste de la Chine sur les territoires insulaires, mais de fait les deux pays n’auront aucune tol√©rance face aux √©carts de Pyongyang. De plus, le r√©gime n’est pas sans ignorer la r√©orientation de la diplomatie am√©ricaine sur le Pacifique, et dans sa parano√Įa aigu√ę il interpr√®te probablement les sanctions √©conomiques et les op√©rations bilat√©rales S√©oul/Washington comme catastrophiques pour sa survie. Et pourtant, il s’√©tait lui m√™me tir√© une balle dans le pied en effectuant son troisi√®me essai nucl√©aire au mois de f√©vrier. Si l’on rappelle les conditions sine qua non de l’aide internationale au pays, le r√©gime devait abandonner son programme nucl√©aire.

Pour conclure, Kim Jong-un sait qu’il est primordial de r√©former l’√©conomie d√©vast√©e du pays. Bien que descendant de l’unique dynastie communiste du monde, les actions militaires et provocations diplomatiques lui permettent d’√©tablir sa l√©gitimit√© face au grand √©tat-major nord-cor√©en. Dans la logique de Pyongyang, l’obtention d’un trait√© de paix avec les Etats-Unis signifierait la fin d’une crainte d’une invasion et le retrait des troupes am√©ricaines de Cor√©e du Sud. La chute de l’Irak de Saddham et de la Libye de Kadhafi , le bourbier actuel syrien sont autant d’√©l√©ments qui font craindre aux caciques du r√©gime la survie de celui-ci. C’est √©galement un signe adress√© aux occidentaux pour qu’ils comprennent que le pays ne tombera pas de la m√™me mani√®re.

Bien entendu, Washington ne pr√©voit pas de se retirer de la p√©ninsule, notamment en vertu des accords bilat√©raux avec la Cor√©e du Sud. G√©ographiquement ces bases am√©ricaines constituent une ceinture de s√©curit√©, avec celles d’Okinawa (Japon) et de Guam, face aux vell√©it√©s de P√©kin en mer de Chine. Ainsi, les menaces de ¬ę¬†guerre nucl√©aire¬†¬Ľ √©manant de Pyongyang envers les US ne trouvent aucun √©cho. Mat√©riellement, la RPDC en est incapable, strat√©giquement c’est contre-productif dans un rapport du fort au faible, qui plus est depuis qu’elle est isol√©e de la Chine.

A mon sens, seule la Cor√©e du Sud pourrait se sentir menac√©e. C’est d’ailleurs pour cela que la Pr√©sidente sud-cor√©enne, Park Geun-hye, a pr√©venu le 1er Avril, que toute tentative du Nord √† l’√©gard du Sud serait « violemment punie« .¬†Les repr√©sentations existantes de part et d’autres de la fronti√®re nous ram√®nent √† la r√©alit√©. Le conflit intercor√©en est toujours l√†, du moins dans les esprits. Dans la repr√©sentation du Nord, la reconqu√™te du pays (auparavant annex√© par l’Empire du Japon) a √©t√© stopp√©e au 38√®me parall√®le. Aux yeux de Pyongyang, l’ind√©pendance est incompl√®te. La remise en question de l’armistice de 1953, des pactes de non-agression, ainsi que l’arr√™t des liaisons entre les deux pays, sont des armes souvent brandies par le Nord. Pour S√©oul, ce n’est qu’une √©ni√®me provocation sans suite.

C’est pourquoi un trait√© de paix avec les Etats-Unis, associ√© √† la puissance militaire du r√©gime pourrait inciter celui-ci √† tenter l’aventure au del√† de la fronti√®re. Pourtant √† l’heure actuelle, alors que toutes les communications sont coup√©es et la tension est √† son comble, la zone industrielle intercor√©enne de Kaesong, unique en son genre, fonctionne parfaitement.¬†Le jour o√Ļ les sud-cor√©ens ne pourront plus franchir la fronti√®re, ce jour l√† il faudra prendre au s√©rieux le dernier des Kim. Pour autant, il ne faudrait pas que ce dernier interpr√®te l’arriv√©e en Cor√©e du Sud de F-22 am√©ricains, dans le cadre des manoeuvres communes, comme « l’acte t√©m√©raire » qui mettrait le feu √† la poudri√®re.

Photo credit : KNCA

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