Tous les mĂ©dias saxons parlent aujourd’hui d’une RĂ©volution du schiste. Les Etats-Unis partis Ă  la reconquĂŞte de leur indĂ©pendance Ă©nergĂ©tique inquiètent le gĂ©ant Gazprom et les pĂ©tromonarchies du Golfe. Depuis quelques annĂ©es, l’utilisation ou non de cette ressource est une question importante en Europe. Or quelle est cette nouvelle ressource et comment est-elle apprĂ©hendĂ©e dans l’Union EuropĂ©enne ?

Gaz naturel non conventionnel, le schiste est un gaz organique contenu dans une couche géologique imperméable très profonde. C’est une ressource connue depuis le XIXème siècle mais délaissée pour des raisons de rentabilité. Aujourd’hui, avec la flambée des prix de l’énergie et les améliorations des techniques d’extraction, il est devenu envisageable de recourir, à moindre coût, à ce gaz non conventionnel. En précurseurs, les Etats-Unis se sont lancés dans la course au début des années 2000, et aujourd’hui Washington cherche à reconquérir son indépendance énergétique. Devant le succès nord-américain, qui se traduit par une autosuffisance prévue pour 2030 et une diminution drastique du prix du gaz domestique, certains pays européens se demandent s’ils ne devraient pas franchir le pas. L’Europe, tributaire de ses importations énergétiques, poussée par les succès canadien et étatsunien, examine aujourd’hui le potentiel de ses propres ressources.

L’Agence d’information de l’Energie (EIA), rattachée au département de l’Energie des Etats-Unis, a publié un rapport dénombrant l’existence de plus de 600 bassins schisteux à travers le monde. L’Europe est loin d’être le plus petit. Les principaux gisements se trouvent en Norvège, en Pologne, en France, au Royaume-Uni… Or leur exploitation est sujette à caution car on sait qu’il existe un revers.

En plus de conférer des avantages économiques certains (diminution du prix du gaz et réduction des dépenses d’importation), le gaz de schiste est un gaz naturel qui émet 60% de CO2 en moins que le charbon pour la production d’électricité. En dépit d’une faible empreinte écologique, recourir à ces ressources comporte plusieurs inconvénients liés au procédé d’extraction du gaz : la fracturation hydraulique. Le recours à l’eau hautement pressurisée peut perturber la structure des couches et générer ainsi des menaces de microsismicité[1]. Les dissolvants et autres produits chimiques (parfois toxiques), mélangés à l’eau pour faciliter la fracturation de la couche, représentent un risque sanitaire pour l’homme à travers la contamination des sols, et la possible pollution des nappes phréatiques et de l’air. Il existe un dernier péril, qui n’est pas intrinsèquement lié à la fracturation hydraulique mais qui concerne l’ensemble des forages toutes énergies confondues : la pollution de l’air par le méthane pouvant se dégager du puits. Son impact est 25 fois supérieur sur l’effet de serre à celui du CO2.

La question des ressources souterraines n’est pas du ressort du Parlement européen mais relève bien de la compétence nationale. Ainsi l’UE prône la prudence quant au gaz de schiste et préconise la mise en place de recherches permettant de trouver des procédés autres que la fracturation hydraulique pour pouvoir recourir à cette ressource. Toutefois tous les pays ne suivent pas ces directives à l’instar de la Pologne ou de la Grande-Bretagne, et d’autres qui comme la France ont posé un moratoire.

Dans le cas de la Pologne qui utilise plus de 90% de charbon pour produire son électricité, et comble les 10% manquant avec le gaz russe, il est facile de comprendre que Varsovie tente de s’affranchir de la dépendance énergétique russe tout en améliorant ses capacités d’autonomie, et par là moins polluer.

Dans le cas précis de l’Angleterre, on est en droit de supposer qu’avec la hausse du prix de l’énergie et le tarissement des ressources offshore de la Mer du Nord, Londres cherche à exploiter son potentiel minier. Or,  aujourd’hui, il est enfin rentable d’exploiter le gaz de schiste. En effet, les gisements de la mer du Nord, grandement utilisés depuis le début des années 1980, ne suffisent plus à combler les besoins toujours plus importants de la population britannique et ce depuis le milieu de la décennie 2000. Le recours au gaz de schiste pour l’intégrer au mix énergétique national est envisagé dès 2007. Au delà du but avoué de la réduction des dépenses, il existe un but inavoué : redynamiser des régions en perte de vitesse. Une partie des bassins schisteux se situe dans les régions du Nord Ouest. Economiquement ce sont celles qui ont subi la désindustrialisation, et qui aujourd’hui affichent un taux de chômage important. C’est un territoire empreint de représentations fortes (cœur de l’Angleterre industrielle, désindustrialisation d’après guerre…).

Certains défendent le gaz de schiste comme l’énergie qu’il serait nécessaire de développer pour faire face à la situation d’une potentielle indépendance de l’Ecosse et donc le possible basculement des plateformes offshore sous le giron d’Edimbourg.

Des concessions sont octroyées à des entreprises qui débutent les opérations d’exploration. En mars 2011, l’entreprise britannique Cuadrilla Ressources débutent son chantier dans la région du Lancashire, aux abords de la ville côtière de Blackpool. Dès avril 2011, une secousse qualifiée de sismique[2]  se fait ressentir et l’épicentre ne se situe qu’à un kilomètre du puits de forage. Un second, d’importance moindre, a lieu le mois suivant. Le gouvernement du Premier Ministre David Cameron pose une sorte de moratoire interdisant la poursuite des opérations d’exploitation tant qu’il n’est pas prouvé que les tremblements de terres ne sont que des coïncidences. En effet ces risques étaient connus, et l’heure des secousses correspond peu ou proue à celle de l’injection de l’eau hautement pressurisée dans le puits.

Il aura fallu plus d’un an d’études complémentaires pour que le moratoire soit levé, et que la Chambre des Communes autorise de nouveau la prospection de gaz de schiste mais avec prudence. Les tremblements de terre n’étant que de faible intensité dans une région peu soumise aux activités sismiques, les risques seraient moins importants. Malgré une opposition locale développée, Cuadrilla Ressources va pouvoir réinvestir son chantier de Preese Hall. Il paraît évident que les soucis écologiques et les prérogatives sanitaires ne semblent pas résister pas à la rationalité économique dominante dans une période de crise et d’austérité.

 

[1] Tremblement de terre de faible amplitude uniquement dĂ©celable Ă  l’aide d’instruments.

[2] Secousse ressentie par plusieurs individus.

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